« Bonsoir, contrôle d’identité »

Texte initialement publié en témoignage anonyme sur VICE.com. Il s’agit ici d’une version remaniée.

La scène se passe un samedi soir pluvieux de mars, aux alentours de 22h, sur les quais devant la BNF. Ce soir c’est techno péniche, avec un pote on est très en avance – genre deux heures – alors on se pose pour fumer une clope, tranquilo. Je fume des roulées et, à cette époque, c’est généralement suspect… Un couple, l’air de rien, passe devant nous, j’ai à peine le temps d’entendre un « on y va » et là…

Bonne pioche… mes poches débordent de came : je n’ai même pas pris soin de cacher les onze gélules – deux par ami(e)s et une en rab parce qu’à l’époque (bah voyons) je consomme beaucoup trop. Mon pote a déjà sur lui les siennes… Je sens un processus en moi lancer sa machine infernale comme si ma main se retrouvait coincée dans un engrenage dont je ne maitrisais plus rien passé cet instant.

Je fais le point rapidos et décide de la boucler en attendant de voir. J’ai beaucoup trop sur moi pour ma simple conso perso mais, que ce soit tes potes ou des inconnus, c’est du deal pour les poulets. Je ne suis pas dealeur, juste assez gentil pour pécho pour mes potes et assez con pour pas le cacher dans mes couilles.

Bref, ils nous fouillent et trouvent les gélules, nous amènent à leur caisse. Avec mon pote, on fait les cons en commentant la mise des menottes, leur serrage puis, assis dans la voiture, je leur lance : « vous pouvez mettre les gyrophares ? C’est notre première fois ». Et… et ils le font ! Cimer la BAC ! Dans la voiture, ils nous posent quelques questions, et je décrédibilise vite mon pote d’un « l’écoutez pas, il sait rien » accompagné d’une tape au pied entendu. Il cherche à me défendre or j’ai mon idée. De toute façon, il ne sait rien, je fais toujours ça en scred, l’avertissant juste d’un « c’est bon pour samedi ». En quelques minutes on atteint le commissariat du XIIIème.

Et, gros problème, ils ont bien trouvé sur lui deux gélules exactement similaires à celles dans ma poche…

Première fois seul en cellule, ça pue, il fait froid et j’ai bien compris qu’ils vont pas nous lâcher. En plus, ils ont pris mes lunettes (des fois que je veuille me tuer, hein ?), du coup j’y vois pas à deux mètres. C’est toujours suffisant pour voir que la couverture est sale et qu’il y a écrit « nique la police » partout.

On vient me chercher pour un petit interrogatoire du soir bonsoir et je maintiens ma version : j’ai pécho ça à un mec, devant les chiottes du social, la veille – je n’y ai encore jamais mis les pieds… Et, oui, c’est moi qui est fait le reconditionnement. Mon pote rentre dans mon jeu et il ne flanche pas, ils le redescendent et me cuisinent encore un peu. Puis je perds mes lunettes, retrouve cette immonde cellule, attends…

Le lendemain je commence à comprendre que ça va être long, genre vraiment long. J’ai plus aucune notion de l’heure qu’il est, ils m’amènent pisser dans un pot à leur antenne de l’hôtel-dieu. Puis on retourne dans le XIIIème. Le passage aux toilettes de l’Etat nous permet de réaliser que nos cellules sont cote à cote et on s’accorde donc, définitivement, sur ce que je vais dire. On aurait pu y passer la nuit bordel… Peu de temps après on se retrouve transféré dans des véhicules séparés vers le trente-six quai des orfèvres – soit à cent mètres à pied de l’hôtel-dieu…

Direction la brigade des stupéfiants.

Ouais, là je suis partagé entre « classe » et « ça pue vraiment cette histoire ».

Dès l’arrivée ils y vont cash, gros coup de pression : nous balade pas blabla, sort les mains de tes poches blabla, tiens toi droit blabla, tu me regardes quand je te parle blabla, pour qui tu te prends blabla. Je suis une vraie tête de con, du genre je reste poli, voire obséquieux et je n’en pense pas moins ; ils le voient. Grave erreur, au jeu du plus con c’est toujours les flics qui gagnent. Ils m’apprennent qu’une gélule fait près d’un demi gramme, que j’aurais pu tuer quelqu’un avec.

Oui, moi, c’était ma première dose.

J’hésite à dire que je comptais toutes les prendre pour me suicider.

Bof.

Restons au plan A.

Lorsqu’ils ont fini de me faire peur, direction les geôles de la brigade. La cellule est nettement plus agréable qu’au commissariat : on est séparé par une simple grille, le sol et une partie des murs sont en bois. C’est presque jolie, une simple bande d’un vert passé court le long de la pièce. Bon, un flic est posté en permanence face à nous, on papote pas trop quoi… On nous file de la merde à manger puis ils viennent me chercher pour me ficher : empreintes digitales, photos de mes tatouages, relevé ADN, l’identité complète quoi…

Puis là, l’air de rien, on m’annonce qu’on va aller chez moi.

Merde, j’avais pas anticipé ça.

Re-menottes, direction le cinquième arrondissement.

On prend pour la troisième fois en un jour la même route, cette fois en voiture banalisée plutôt confort. Ils se garent à l’angle et au moment de quitter le véhicule ils me disent le fameux « attention à la tête » auquel je réponds « vous inquiétez pas, je ne dirais pas que vous m’avez tapé ». Bide. Pourtant, il faut l’avoir vécu pour comprendre ce que c’est que de sortir d’une caisse menotté les mains en arrière, avec un mec qui pense que t’es un criminel ; il te tire/tient par l’épaule et tu serres soudain les fesses, fort fort fort, pour qu’aucuns voisins n’assistent à la scène, ou pire, que les darons soient là…

A peine arrivés dans l’appart qu’ils déchantent : 1/ mes parents ont du blé, 2/ c’est beaucoup trop grand pour tout fouiller. Ils se concentrent donc sur ma chambre. En l’ouvrant ils ont ce mouvement de stupeur habituel frappant ceux qui découvrent mon antre : c’est un bordel sans nom. Continuant mes blagues, je leur dis « c’est bien, vous allez me donner une bonne raison de ranger ma chambre. » Ils me demandent direct où est la balance. Je réponds : « J’en ai pas. Je vous l’ai déjà dit. » Ce qui ne les empêchera pas de chercher en vain cette fichu balance…

Bah oui quoi, même si une gélule fait un demi gramme, j’ai forcément une balance, hein ?

Bon, vu qu’ils fouillent ils trouveront quand même le surplus que j’avais prévu pour l’after en bon écureuil (environ un demi gramme), deux pochons de weed fraîchement achetés et les gélules que j’ai utilisé pour le conditionnement.

Merde…

On retourne sur l’île de la Cité et là commence le vrai interrogatoire, heureusement pour moi, le flic est en mode « good cop ». Direct il s’allume une garrot, j’en demande une et il me la donne. Erreur, ça me fait tourner la tête. Je parviens quand même à lui balancer ma version, sachant qu’ils ont mon portable (et donc les SMS, les contacts, les photos…), je ne me fais pas d’illusions, ils connaissent déjà l’histoire. Il sait que je le balade et que je suis juste un consommateur stupide qui s’apprêtait à s’enfiler un demi gramme sans le savoir…

On finit par mater des vidéos de batteurs sur youtube en parlant musique.

Il me ramène en cellule sans me menotter, il reste juste derrière et me guide à la voix. Rasséréné je demande au garde si on peut être ensemble avec mon pote parce qu’on parle par grille interposée depuis dix minutes… Il accepte ! Grosses retrouvailles, câlins, « wesh ma couillasse », dans l’euphorie on demande même du pastis car ça doit être l’heure de l’apéro. Le flic rit à couvert de nos discussions, faut dire qu’avec mon pote ça fuse : on fait les mêmes études et, sans en parler ouvertement, on a déjà de menus analyse à formuler sur les dernières vingt-quatre heures.

L’atmosphère s’est nettement détendue.

Je souffle quelques instants.

Un certain temps après ils finissent par relâcher mon ami, moi je reste encore pour la nuit car il est trop tard pour comparaître. Je me dis : « ah merde, demain je vois malgré tout un juge… je vais être fixé putain », je suis relativement calme et me prépare à dormir ici. Sauf que non. Ils me descendent à la souricière et, là, je flippe vraiment. Finit la cellule solo, bonjour les nantis de paname en post weekend.

De longues minutes s’écoulent dans la résonance de nos pas, couloirs après couloirs puis, une fois arrivés, on saisit mes lunettes et…

Je me retrouve lâché sans consignes dans une énorme cellule avec bien trente personnes, on nous apporte à manger, je ne vois rien, les bruits m’agressent, je me sens mal. J’ai peur. Un homme à coté de moi m’adresse soudain la parole et le temps passe un peu plus vite. Il est cool, doit avoir mon âge et s’est fait arrêter en scoot au petit matin. Le con a foncé dans une caisse de police tellement il était bourré…

1,5 grammes d’alcool par litre de sang, pas de permis et un meuge de coke entamé dans la poche…

On se raconte nos histoires de cames, on rit presque.

Il me rassure. Le temps n’existe plus, enfin…

On me sort de l’enfer trouble pour m’amener dans une cellule solitaire pour la nuit. Ouf. Je récupère mes lunettes le temps du transfert mais toujours pas en cellule, faut pas déconner… Des fois que je veuille me couper les veines pour deux grammes… Ma geôle est de couleur pastel claire, toute de béton coulé. Le trou des chiottes, le banc/lit, tout ça c’est gravé dans la roche.

Aucune faille.

Et une caméra, dans l’angle droit, voit tout.

La nuit est longue, très longue.

J’alterne des siestes avec des séquences « je fais les cent pas comme dans les films ». Je ne suis pas serein, et puis je me dis que ma famille a du voir ma chambre ravagée, personne n’a de nouvelles de moi depuis deux jours, je ne sais pas ce que le procureur va décider… Le temps ne passe pas, des gens hurlent, les portes s’ouvrent et se ferment, ça crisse de partout. Puis, incarnant Un homme, un vrai je retrouve la paix lorsque je me rappelle les principes stoïciens :

« Tout ça n’est pas en ma puissance, et, ignorant la sentence, j’ai peur de l’idée que je formule de la sentence et non de la sentence elle-même. »

Le lendemain on vient me chercher, je récupère (enfin et définitivement) mes lunettes et on m’amène vers les salles d’audience. Je traverse le fameux couloir immortalisé par Raymond Depardon dans Délits Flagrants, moment de gloire vite amplifié par l’éclat du soleil qui me parvient des fenêtres immenses du palais. J’attends beaucoup, longtemps… Je passe finalement devant une procureur et j’ai l’impression de me faire sermonner sans que la personne en face y croit un seul instant. C’est perturbant comme expérience, comme si je m’attendais à pire – genre mes parents…

Tout ça pour l’entendre me dire d’une voix apathique :

« Cette fois la juge a été clémente, elle vous met à l’épreuve. On ne retient que le délit d’usage et comme c’est la première – et dernière fois n’est-ce pas ? – vous allez suivre une injonction de soin. Attention, si jamais on vous attrape à nouveau c’est simple, on vous poursuit en correctionnel pour 1/ transport, 2/ achat, 3/ vente, 4/ détention, 5/ usage.

(pause)

Vous risquez du ferme. »

Cinq chefs d’inculpations, là je comprends que j’ai eu chaud, genre très très chaud. Ce qui m’a presque sauvé : avoir léché mes doigts quand je préparais le bordel, mes urines étaient tellement pleines de came que je ne pouvais que consommer. Et mon portable aussi…

On m’a ensuite emmené voir une psychologue pour évaluer mon besoin de soin.

Ah oui, j’ai oublié de préciser : je suis étudiant en psychologie. En deuxième année. Major de promo.

Vous voyez le tableau ?

Je l’ai joué fine, grand moment d’impresario.

Mon objectif : passer pour un toc-toc sans danger, complètement décompensé par le stress que seule vous insuffle la machine de l’Etat. Je mime donc un psychotique de base : hallucinations visuelles (fixer par moment un point mouvant à vingt centimètre au dessus du visage de votre interlocuteur et paraître totalement absorbé par le spectacle), barrages (interrompre de temps en temps une phrase, marquer une longue pause puis changer de sujet comme si de rien n’était), fading (une déclinaison subtile de la puissance vocale conduisant à un blanc au beau milieu de votre phrase). Pour parachever le tout, j’ajoute un brin de paranoïa délirante – «  je savais qu’on m’écoutait, le voyant de charge du téléphone avait changé de couleur depuis une semaine ». J’ignore si elle mord à l’hameçon, voire si tout ce cirque est vraiment nécessaire maintenant que le couperet est tombé.

Elle demeure imperturbable et continue, chaque fois, son entretien…

« Qu’avez-vous déjà consommé comme drogue ? »

« Madame, on ira plus vite si je vous dis ce que j’ai pas gouté, et ne compte pas gouter : le crack et l’héro. »

Il se peut que j’ai un peu forcé le trait à nouveau, certaines substances ne se découvrant à moi que les semaines suivantes – trois semaines après les champignons, trois mois après le LSD. Elle évalue que mon besoin de soin est plus pour le cannabis (huit joints par jour…) et m’oriente vers un centre de soin spécialisé là-dedans en écrivant des coordonnées sur un post it. Elle tape quelques rares mots de l’index droit sur un clavier vieux et gris signalant un ordi tournant sur Xp au mieux. Puis elle attrape un téléphone fixe, toujours gris et vieux et deux gendarmes viennent se saisir de moi.

On m’amène mains devants dans les sombres couloirs du Palais de Justice et mes gardes du corps s’arrêtent face à ce qui ressemblerait à un vilain magasin d’alcool en Inde. Un flic mire les papiers que lui tendent les gendarmes et part dans l’arrière boutique tandis qu’à coté de moi deux gosses qui paraissent avoir quatorze ans font grand bruit. Le flic revient avec une petite boite et l’officier judiciaire entreprend de lire à voix haute l’inventaire de mes poches vides tandis que les satanées menottes sont enlevées :

« un porte feuille en cuir noir contenant une CNI, une carte bleue, un billets de cinq euros et un pass navigo, une chaussette bleue coupée, un téléphone nokia 3310, une bague en plastique ornée d’une fleur orange, des mouchoirs chiffonnés, trois feuilles A4 de couleurs (il s’agit du test de Stroop (1935), un test d’attention sélective préparé pour évaluer mes potes arrachés…), un marron, un paquet de tabac à rouler, des feuilles et des filtres, un briquet, un trousseau de quatre clefs, une ceinture en cuir noir, une paire de lacet noir. »

J’ai un don pour transporter des merdes dans mes poches, cela m’apparait clairement à l’audition de cette liste farfelue que je « signe » d’une jolie croix exécuté de la main gauche.

Pour le panache.

Un certain temps passe et je réalise que les deux gendarmes se sont tirés sans un mot, pas même un au revoir quoi. Je glisse mes merdasses dans mes poches en me dirigeant vers un banc afin de lasser mes godasses, rouler une garrot et foutre le camp d’ici. Les deux gosses de tout à l’heure sont là aussi et continuent, imperturbables, leur sketch.

Alors que j’achève l’insoutenable tache de mettre en place les lacets de façon légère et uniforme, un des gamins se penche vers moi pour me demander si je « cherche pas de la CC ». Oh le con, je dis que non, j’ai pas un rond. Et là le minot me montre sa pompe droite en disant « Ils ont pas trouvé ça ahah » : putain, il y avait bien un petit pochon blanc caché dans un faux fond qu’il soulevait de l’index…

Merde, qui voudrait d’un gramme ici et maintenant ?!

Sur ce téméraire refus, je sors après plus de trente-six heures de garde à vue. J’ai eu de la chance, ça tombait le jour du changement d’heure, j’en ai donc économisé une. Youhou. Vive le capitalisme… Maintenant, faut assumer : appeler les proches, expliquer, en long et en large, une fois, deux fois, mille fois.

Et manger…

Je tire trois tafs sur ma clope, résiste à l’étourdissement puis s’allume mon téléphone…

Il est 14h41 et c’est l’avalanche :

« T OU ? »

« J’y suis, vous êtes où les choux ? »

« Sympa de nous avoir fait nous presser pour ne pas être là… T’es chiant parfois »

« BORDEL SQUI REPOND »

vous avez 81 appels en absence et 24 nouveaux messages

« J’espère que tu réalises qu’il va falloir qu’on ait une sérieuse discussion sur l’état de ta chambre. Papa inquiet »

« SQUI ça fait deux jours, je suis morte d’inquiétude, rappelle moi ou ta famille, on imagine le pire là… »

« Slt c jimmy, nvl arivaje du caro, top kalité. 70$ Pr 1 achté un demi ofer »

J’appelle d’abord mon pote pour savoir comment il va, où il en est. Les autres attendront bien trente minutes de plus. Je rentre à pied et trouve ma chambre dans un état qui, mis à part le lit caché par des livres et CD éventrés, ou encore les poubelles renversées, ne change vraiment pas tant que ça de l’ordinaire. On se remonte les manches et on s’astique, la chambre attendra bien que je jouisse.

Je n’aborderais pas le repas qui se déroula ce soir là, ambiance et captivante discussion.

Dans les jours qui suivent, je prends la plume – ou l’inverse – et …

Arrêter la comédie de ce moi se singeant lui même, se regardant agir comme dans un miroir sans savoir qu’ainsi moi s’interdit l’être réel. Je ne peux donc que geindre de cette Réalité sur laquelle je n’ai que peu de prises, sur ce réel qui vous satisfait et m’horrifie. Sentir le temps nous mentir de plus en plus, tuant nos rêves en ne les achevant pas encore tout en en créant d’autres, de plus en plus prégnant, pressant de tout leur non être ce moi ridicule de les réaliser, d’en faire des souvenirs qu’importe la valence spécifique à ces derniers. Alors on se croit satisfait du réel qui, au lieu de nous permettre un bonheur simple et mérité, nous frustre sans cesse en nous enlevant ce qu’on a, ce qu’on eût et nous laissant croire que l’on aura à nouveau, que l’on a raison de désirer ce retour d’un plaisir d’antan. Comment croire dès lors au hasard ou au destin ? Rien n’est écrit et pourtant tout est déjà joué. Notre seul et unique rôle consiste à coaguler les morceaux de ces moi rêveurs, frustrés rêveurs fragmentés par ce qui fut et ne sera plus jamais dans un présent illusoire, dont l’Instant reste à définir pour être vécu, créant l’Illusion de Continuité nécessaire et dont je crains de m’être extirper à trop la penser. Un peu comme si j’avais créer quelque chose qui existait mais tapi loin de la conscience des hommes, encore non révélé à ces EUX que l’on doit créer et vivre pour être soi, ces EUX qui agissent sur nos actions et auxquels on répond sans cesse présent, lancinante répétition, quasi incantatoire, de la formule magique qui créa l’humanité sans s’avoir ce que c’était.

*

Il me faut au moins une semaine avant d’appeler pour mon injonction. Le centre de soin est étrange, j’ai beau en avoir l’habitude celui-ci ne me revient pas – ça sent la secte de la bienveillance ouais. La psy est limitée, et je ne coopère pas. Absurde ego. Les études de psycho et la procrastination compliquent considérablement sa tache car je sais quoi dire pour que ça passe vite, et je ne note pas dans un carnet mon ratio spliff/horaire.

Patient non compliant a-t-elle dû écrire sur sa fiche bristol grise et moche.

Au bout de trois rendez-vous dans un silence gêné criant « signe mon papier », je me fais gentiment congédier car « je ne correspond pas aux critères du centre ayant été arrêté en possession d’autre chose que du cannabis et puis il y a beaucoup de demandes venant de personnes qui s’inscrivent dans un réel processus de soin ». Et mon injonction bordel ? Me voilà bien – enfin mal – baisé : le centre où je dois me faire soigner me vire et m’incombe la responsabilité d’en trouver un autre…

Je finis par aller au centre Marmottan. Il s’agit d’une institution maintes fois évoquée dans mes cours où je voulais faire un stage. Baisé, again. Ils ont une unité d’hospitalisation pour les cas hard et une vilaine salle d’attente bleue pleine de cokés/clodos/alcoolo/sevrés. La cour des miracles de la défonce, option les flics m’ont eu. Impossible de prendre rendez-vous, faut se pointer et attendre que le psy s’occupant de vous soit dispo. En vrai, ce centre ne convient qu’aux personnes déjà bien dés-insérés, les chômeurs et les dealos stupides car qui a le temps de sacrifier 4h pour ne pas se soigner ?

J’y suis allé une demi douzaine de fois pour voir un psychiatre qui semblait dormir et/ou sniffer de l’éther alors que moi j’y mettais tout mon cœur, racontant ma vie à grand coup de vulgarité et de séquences émotions :

« Ah mais j’y pense, c’est pour ça qu’avec … j’arrive pas à …. »

« A ce moment j’ai enfermé mes sentiments dans un bunker bien profond, genre nazi sous l’Arctique. »

« J’en veux énormément au monde d’avoir un pénis. »

« J’ai l’impression de ne rien ressentir, tout se vaut ici-bas. Il y a que quand je me came que… »

« Nan mais en vrai, sans drogues, la vie c’est l’Enfer, je sais pas comment vous faîtes ! »

Lorsque, chaque premier lundi du mois, je vois la tronche du psy, j’ai envie de lui vociférer dessus, de le secouer façon valseuse qu’il semble un instant se préoccuper de moi. On s’emmerde autant l’un que l’autre sans que le moindre silence ne vienne troubler la conversation. Même si la forme est surjouée, je lui donne un fond sincère et parfois des info de première main.

Je sais pourquoi je me drogue, je sais que c’est illégal, you have one job, help me.

Une fois le mec finit carrément par me menacer de prévenir la juge parce que je suis « engagé dans des activités criminelles » (id est je continue à me droguer) ou lui fait part d’infractions. En vrai, je lui raconte juste mon weekend pour faire avancer la thérapie…

Je dois bien l’informer de mes consommations, non ?

A ce moment de ma vie, j’entends régulièrement dans ma tête une Monelle ironique dire « t’es un putain de psychopathe ».

Les mois passent et, début octobre, j’ai enfin un rendez-vous à l’ARS pour voir si je me suis bien soigné : comprendre que j’ai renvoyé le bon nombre de papiers en temps et en heure. Je prépare dans ma tête l’option toc-toc au cas où il faille faire le show. La femme qui appelle mon nom m’inspire confiance directe, elle ressemble à Eva Jolly et respire le serment d’Hippocrate. On papote et elle percute vite : j’ai une nana, des amis, je suis en troisième année d’étude en psychologie. Elle en vient à me demander ce que je fais là et je lui explique l’histoire. Enfin, une version soft.

Sauf que non, il manque deux papiers.

Je retourne donc à Marmottan pour ce qui seront les dernières séances. Deux papiers = deux mois = deux séances. J’oublierais jamais la dernière séance. Mon chouchou a fini son stage et vu ma situation on m’attribut les nouveaux internes.

Miam.

Ils me rappellent couille dure et couille molle, l’une ouvrant sa gueule pour poser des questions bateaux tandis que l’autre fronce les sourcils d’un air entendu néo lacanien. Il se passe moins de cinq minutes avant que Couille dure, ramollissant à vue d’oeil, flaire le loup. De mon côté je m’amuse à sortir les réponses les plus farfelues possible, des histoires que même un schizophrène sous acide ne peut concevoir et puis…

« Mais vous faites quoi là au juste ?! »

« Bonne question bien qu’elle commence par un mais ! Cela dit, précisez un peu. Vous parlez de ce que je fais dans cette salle ? Ou plutôt de ce que je fais en ce moment ? (pause) Enfin, je reformule, vous voulez savoir ce que je fais concrètement ou abstraitement dans cette pièce ? (levant l’index) Attendez, je m’embrouille là, j’en étais ou ? (l’air inspiré) Ah oui, que fais-je… Parce que ça change tout si vous me posez une question sur mon emplacement ou mon être. Ou juste pourquoi je viens dans ce centre ? (adoptant un ton niais) Ah tiens, je pourrais aussi vous dire que je me suis fait arrêter par la police et, euh, (eye contact) que j’attends mon dernier papier en faisant causette dans un bureau de médecin où je suis parvenu à me guérir de la drogue (yeux de chat) – vous êtes vachement plus détente que le précédent. (sourire crispé) »

Suite à un long temps de silence durant lequel il analyse la situation sous un jour nouveau (je parle un peu l’interne, traduction : « il nous prend pour des branques, il est 14h14 et il n’y a pas de consultations en attente => sieste ? »), couille mi-dure se lève, quitte la pièce et revient deux minutes après en me tendant le Graal. On ne pipe pas un mot et je me lève en saisissant mon diplôme de « sevré », je le porte à mes lèvres pour l’embrasser puis sort de la pièce en sautillant tel un lutin maléfique – va falloir vous y faire à celui-ci.

J’ai été arrêté en mars et, en décembre, la psychiatre de l’ARS me dit lors d’un second rendez-vous que c’est bon, elle va « écrire à la juge pour demander qu’on lève mon obligation de soin. »

Le 13 décembre au soir, je suis au zénith avec toute la troupe. Paul Kalkbrenner joue en live. C’est un des artistes qui peuvent à eux seuls résumer cette année – vous verrez. Le concert est fou, on n’a pas pris de came, juste des bières et de la weed. Je suis malgré tout dans un état proche de la transe du fait de ma consommation trop régulière et de la technique que j’ai développé pour être-bourré-sans-vomir-ni-trop-raquer-à-un-concert (JINGLE).

Une chanson commence.

J’ai une petite oreille alors je perçois son arrivée aux premières pulsations de la basse.

Ma chanson préférée, celle que j’écoute chaque fois que je me came…

Il la fait monter tranquillement, et moi avec, j’ose. L’atmosphère se fait lourde, elle se teinte de rose. Je sens à mes larmes qu’il va se produire quelque chose. J’ignore quoi jusqu’à ce qu’enfin les vocals explosent. C’est la compréhension… Un immense vide dans ma poitrine soudain implose et rayonne une chaleur tendre qui me soulage. Une intense énergie me nimbe et propulse hors de moi ce que je ressens comme étant une quantité phénoménale de matière invisible. Je pleurs comme j’ai rarement pleuré dans ma vie. Je suis libéré d’un poids, intense, je me sens être ravi.

J’expérimente l’extase.

Quelques secondes après cet événement, une Monelle faiblarde s’évanouit.

Puis, encore plus de temps passe et, en mars 2012, je reçois un courrier de l’état contenant un papier jauni avec, en bas de page, un tampon en date du 13/12/11…

Je devine que..

Fini le chat et la souris.

Soulagement, respiration.

Je lis :

« Nous abandonnons les poursuites contre vous. »

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