La fête des fous 2.0

Article initialement publié dans le site PWFM

Ceci est un hommage partisan à ¡Sauvage?, OTTO10 et Camion Bazar – pardonnez ceux que je dynamite, faute de place. Un manifeste pour une vision de la fête comme un moyen efficace d’apprendre à être ensemble dans le respect, la bienveillance et la dignité. Le but n’est pas d’instrumentaliser les réjouissances ni d’en faire un remède miracle, nous visons ici à mettre en lumière ce qui se joue lorsque des adultes s’amusent, festoient, communient et dansent.

« T’es fou, mais je suis plus fou alors on va le faire »

C’est sur ces mots si révélateurs que l’équipée sauvage commence. Méziane, le boss du Cabaret Sauvage, les prononce le lundi 15 juin 2015 à onze heure vingt-trois, un café à la main, alors que Steven lui propose l’air de rien d’organiser le 21, soit pour la Fête de la Musique  » un open air gratuit ce dimanche ». Trois ans plus tard, Steven et sa tignasse éponyme me font face, on est à la folie, attablés, quatre jours avant le stop final et il me raconte les prémices de l’épopée. « Les trois premiers essais étaient d’une sauvagerie inouïe ! A l’époque la décoration, le line-up, la communication, tout ça c’était improvisée en une semaine max… Genre les balbutiements, les premiers pas anarchiques du bébé ».

© Olivier Bizard – L’AMOUR A QUATRE

Des line-up retro-futuristes, alléchants, visionnaires même – Alter Paname, Camion Bazar, Forecast label, Les Yeux Oranges, Mawimbi, OTTO10 – et, chaque fois, « c’est le carton plein ». D’abord la Fête de la Musique puis s’ensuit le 14 juillet la FREE PATRIE. Enfin, mention spéciale pour l’AMOUR A QUATRE et son mois de préparation, les douze mille participants sur Facebook, la queue allant jusqu’au pont, l’ambiance électrique du chapiteau cette nuit chaude d’août de « métissage collectif orgiaque ».

© Olivier Bizard – L’AMOUR A QUATRE

Puis, en 2017, la décision se prend, un nom raccord au lieu est trouvé et une éthique de la teuf, une méthode nourrie par les années, les lieux, les rencontres, l’expérience, la débrouille se dessine. Il en parle au boss, c’est non. Le lendemain, ça devient oui, par contre « tu te démerdes ». Parce que l’esthétique se veut totale, Steven passe donc des semaines sur des tutoriels youtube et construit le mobilier en mode recup’, il donne de son temps, booke les collectifs lui-même et va à la rencontre d’une scène foisonnante avec qui il noue de durables amitiés. En onze étapes dont une croisière, la recette se perfectionne peu à peu et nous décline la fête à des saveurs toujours plus exotiques, surprenantes, sauvages quoi…

© Le sauvage 08/08/18

Alter Paname // Around The World // Batuk Nago // Blackmix // Chineurs de paname // CLUB LIMO // Dis’Collection // Discomatin // Disques Flegon // el hey // Forecast label // Funki Safari // Jekyll et Hyde // La Dynamiterie // La Meute // La Wild // Le Bercail // Le Camion Bazar // Love Specs // Mawimbi // Mic Mac // Musart // OTTO10 // P2Z // Pardonnez-nous // Ramdam // Rose et Rosée // Zabumba // Zoll projekt

© Inconnu – el barto likes this 26/08/18

Bon, à la vue des vingt-neuf élu(e)s, on ressent d’emblée la volonté de porter les petits collectifs vers l’étape supérieure de leurs chemins tout en s’offrant la liberté du hasard : inviter un collectif est peu contraignant, ils ont même la possibilité d’inviter eux-mêmes des artistes. En un peu plus d’un an ¡Sauvage?, nous aura donné sa vision de la scène électro parisienne shiny, paillettes, licornes – le tout saupoudré d’une autodérision bien comme on aime.

Et puis s’il n’y avait que la musique !

¡Sauvage? c’est aussi un parc d’attraction trash pour enfants et une putain de fête foraine pour adultes consentants (une FFAC). Ah, qu’il est joli cet engouement parisien pour les activités stupides, les jeux mignons et autres gamineries. Le Cabaret renoue ainsi avec sa tradition de cirque en accueillant le Cirque Mandingue et avec nous se perpétue le spectacle vivant et grotesque des humains qui se dandinent : parades de totems, de godes, happenings, simulation de décapitation royale.

Durant la déclinaison du principe ¡Sauvage?, on assiste certains soirs à du live painting par des artistes comme KYLAM, DALAS, Ivan 14 et, d’autres soirs, on peut même sauter le pas en s’encrant la peau avec Beet-Ink, transformer nos visages en faces à facettes grâce à Paillettes d’amour, ou encore colmater en se gavant du sucre jasminé de Candy Cloud – WE MISS YOU ! Enfin, fidèles à l’art de La décontraction à la française,  il y a les désormais canoniques espaces de nomad’s massage. Ai-je besoin de préciser qu’il s’agit là d’activités proposées  gratuitement et que si tu peux/veux, tu peux faire une donation – une bière pour un massage ? Tiens 5$ pour la barbe à papa ? Des paillettes contre un compliment ou un câlin ? J’adore ton déguisement, tu me laisserais te maquiller ?

© Emmyloumai
Arrêt Sauvage

Les gens y viennent déguisés ou pas, en tenue d’after, ils y perdent leurs affaires, en trouvent d’autres, parfois Funki Safari propose un Costume Camp, certains se maquillent grâce à Nice 2 Paint You, d’autres dévoilent des aspects nouveaux et intrigants, des romances arrivent, des amitiés se nouent, des liquides coulent et s’échangent ; les réels se partagent.

Ah ! Enfin des soirées où les adultes jouent à être des enfants, où les rires et sourires s’échangent comme la plus précieuse des monnaies, où l’amour et la violence s’aiment aussi ! Des teufs qui sont souvent gratuites et l’après-midi, afin que personne ne manque, adultes, enfants, précaires, CDIstes, étudiant(e)s, bourgeois(e)s…

« Elle te va bien cette boucle d’oreille »

Parce que l’art est sauvage, j’arrive à seize heures ! Globalement mes yeux voient un chaos coloré à la créativité criarde. Dès l’entrée, tout pue la bonne idée : la Raie Sauvage (un photocopieur permet aux exhib’ d’y poser leur(s) boule(s) et de faire ce qu’ils veulent de l’impression), un stand de coiffure spécialisé dans la Raie ou encore ce gendarme qui contrôle un passage piéton entre le bar et le chill. La première scène s’appelle l’Ottostop et consiste en une reconstitution fidèle de nos chères stations de métro – sueur et cohue incluses…

© Emmyloumai

Je flâne et rêvasse, pinte à la main, lorsque j’aperçois au lointain des gens et comme une autre scène dont il m’est impossible de trouver le chemin. Je lance l’enquête et les réponses plaquées des personnes interrogées me mettent la puce à l’oreille : il s’agit d’une énième blague. Je commence à être bourré et soudain une main m’attire, je me retrouve participant à un « jeu » qui se déroule dans une maison d’arrêt.

© Emmyloumai

Bon, expliquer un jeu à l’écrit c’est chaud alors on se concentre ! Il s’agit d’un parcours avec des objets censés compliquer les déplacement tels que des formes géométriques en 3D, des barrières et une grosse boule orange façon Miley Cyrus en guise de final. L’objectif est situé à dix mètres, un bouton rouge. Good ? Bon, les gentilles bénévoles nous compliquent ensuite les règles : seuls les déplacements dansés sont acceptés et il s’agit d’une course type un deux trois soleil. Ah ! dernier détail : on est huit concurrents sur une bande de trois mètres de larges, dont une enfant de sept ans qui se « blessera »… Un Deux Trois Sauvages quoi – tiens une version explicative courte et limpide.

Au premier tour on se fait recaler, certains tombent, des masques à la Hannibal Lecter nous sont remis car on est « MAUVAIS » et, dans les hurlements, on repart. Les bénévoles s’amusent clairement et nous font mariner pendant de nombreux essais, je craque et tape un sprint, elles me fouettent et c’est reparti… Lorsqu’enfin une personne parvient à taper le bouton et bah… et bah rien ne se passe.

La porte ne s’ouvre pas et je comprend à cet instant que ce jeu n’a rien à voir avec ma quête… On s’en raconte des choses parfois ! Je me venge de ma bêtise quelques pas plus loin en dégommant trump, hanouna et le pen lors d’une partie musclée d’Arrête moi si tu peux – un Chamboul’tout tête de cons salvateur.

© Emmyloumai

Ça me fait un bien fou et je furette à nouveau en quête de l’accès vers la scène « alternative » du Camion Bazar (lol). Un homme masqué façon SM me tend un shot et un tract digne des raves de 89 avec un 06 anachronique, suspicieux j’appelle, messagerie directe et une voie s’indique : « au stop Otto10 prendre à droite, passer sous la bâche, rejoindre les barricades noires, les longer sur la gauche et passer sous le cannisse ».

Sur la papier c’est easy, en vrai cela ressemble plus un parcours du combattant où il faut vraiment enjamber des obstacles, se courber, passer des haies… J’arrive sale – oui, hein, la course d’obstacles bourré pendant dix minutes, bon…

Se révèle enfin à moi la scène ZADiste hardcore du couple Bazar. Coté scénographie c’est chou : le camion est en carton (nin ninniiiin ninnin ninnin pirouette cacahuète). Bonus, ils ont même pensé à un système de protection anti-relou-qui-fait-couper-le-son-en-tombant-de-la-barrière – comprendre : ils ont attaché des canettes de co** sur tout le haut de la barrière pour que personne n’y pose ses sales coudes de manants.

© Emmyloumai

Le temps de rire un peu jaune et un graffiti, laid et jaune aussi, attire mon regard ; il distille un message résolument anarchiste et sans futur : « Puisque vous ne savez pas gérer notre pays, laissez nous gérer nos fêtes ». Je réalise à cet instant que la scénographie s’est presque muée en une théâtralisation pour cette édition. Il y a un énorme travail de conceptualisation derrière tout cela, un message politique fort est gentiment maquillé sous les traits de la blague. Entre le pseudo jeu TV humiliant et sans but, le gendarme qui vous arrête quand vous avez mal traversé ou coupe le son, les manifestations accumulant les signalétiques d’arrêt/STOP/NON, et ce message punk, là, qui trône. Je ne sais pas vous mais ça me fait réfléchir…

J’ai encore la tête dans l’arrêt lorsque, le lendemain, j’interroge le couple sur la méta-signification de cette scénographie, et la réponse de Benedetta est un véritable appel à l’action :  » Le message contestataire, il est présent dans toutes les fêtes organisées « hors les clubs ». Laissez nous notre liberté, on ne fait rien de mal ! La fête libre et consciente est une forme de thérapie contre cette société qui nous impose en permanence, elle nous rend fous et fait exploser la consommation d’alcool et d’anti-dépresseurs dans toute la population. Ces fêtes sont des espaces éphémères de liberté(s), un défouloir et aussi un moment où les gens apprennent le respect, la bienveillance, l’auto-gestion. Cela peut avoir des effets bénéfiques sur leurs vies et des conséquences heureuses pour la société. Prévention, information, responsabilisation, c’est ça qu’il faut ! Sauf que ça, aucun gouvernement n’est prêt à l’accepter, pour une question d’image, par rapport à son électorat coincé du cul… Et parce qu’il n’y a pas que la fête, on soutient aussi activement le mouvement LGBT (PMA pour toutes les femmes), on milite pour le système D et la récup’ comme art de vivre, on est végétarien par conviction écologique et pour le respect de TOUTES les espèces partageant la Terre avec nous…

On ne baisse pas les bras. Un peuple qui danse est un peuple joyeux !

© Rainer Torrado

Dix-sept heures. Inès MBRK de Mic Mac est aux platines pour un très bon set qui ne sera que rendu meilleur par les petites gouttes qui nous percutent sur la fin. Le Destin doit vouloir que j’arrête de bédav’ car un vigile me prend pépère mon bout (ah le karma)… D’un coup d’un seul, des étincelles sur la gauche et Benedetta apparaît pour distribuer des fumigènes – jaunes – à la foule. Que cette soirée commence bien, il y a tous les ingrédients pour atteindre, ensemble, la quintessence à laquelle on aspire.

Il est dix-neuf heures cinquante-cinq. Le soleil se fait de plus en plus rare, il a cessé de crachoter et soudain – SURPRISE – un tambour bat ; la mesure se cadence et entrent en scène l’agogo cristallin, la caixa râpeuse et les rythmes envoûtants du Brésil. La Batuk Nagô se matérialise soudainement sous nos yeux et la danse change de pas, les bassins se courbent tandis que la sensualité bestiale des percussions ravit la foule.

© Emmyloumai

Je cherche du regard un ami qui m’avait glissé quelques minutes avant « tain j’arrive même plus à monter » et le voit sautant tel un damné cuit par les vibrations des peaux tendues qui résonnent et secouent nos chaires. Mes yeux tombent sur Steven, un sourire béant de Bouddha aux lèvres, il rayonne face au superbe spectacle de ses sauvages en fête. L’émotion est palpable, elle nous parcourt et se transmet de membres en membres. C’est à cet instant que je réalise que l’habituel signe écrit aujourd’hui « Arrêt Sauvage ».

© Jabar Falah

C’est qu’ils ont pensé à tout…

© Emmyloumai

Un certain temps passe et, à vingt-deux heures quarante-deux, Blackmix continue le tour du monde des façons de danser sauvagement. On est sous le chapiteau et la rondeur du cadre de la salle s’amplifie, la décoration nous révèle son vert et une texture filandreuse, je repère quelques loupiotes et enseignes made in Funki Sign.

Dès les premières notes, la musique groove, c’est live et, putain ?! Mais c’est pas Pit Spector au fond là ?! Haaaaaaan !!! C’est une claque monumentale. À nouveau, ce petit quelque chose en plus du concert, du musicien qui sue sous la fournaise des spots, les joues du trompettiste qui se gonflent et se dégonflent, les mains qui grattent et appuient le manche d’une guitare. Et puis ces instruments bricolés – terme extrêmement positif – les calebasses qui sonorisent des cordes ou des coquillages, tout cela est approprié, juste et à sa place dans le déroulé subtil de la trame musicale. Polair du Limonadier enchaîne littéralement nos corps à sa house de diggers. Je regarde ma montre et il est minuit passé, partout où se pose mon regard les sauvages dansent, parlent, s’embrassent, rient, fument, jouent, boivent, se touchent, attendent, se découvrent…

© Emmyloumai

« Avec tout le cœur possible »

Je perds le fil exact des événements lorsque je renonce au dernier métro et à la sobriété. Je ne ressens plus le temps passer, bercé par les délicieux kilomètres de vinyles déroulés par Nico 100coins, Davjazz, Dis’collection. Pardonnez les sauvages s’il y a trop de distractions visuelles, auditives ou relationnelles pour qu’ils ressentent la fatigue, l’ennui ou toute autre sensation déplaisante ! Je navigue avec eux sur les vagues musicales et laisse couler mon cerveau bateau dans un bouillon d’endorphines, je m’hydrate et vogue, placide, vers une forme tacitement admise de transe béate et joyeuse.

© Emmyloumai
© Emmyloumai

Ce closing est rond, rond comme le dancefloor, rond comme un cœur anatomique, rond comme une basse, des fesses, des pupilles, des pastilles, des saucisses, rond comme ses tétons qui frissonnent et pointent. Flesh. Il n’y a pas d’angles où buter, de coins où peuvent nous attendre et atteindre les habituels tracas du réel – et pourtant le message est là. Je garde cette impression folle d’être pris dans un cercle éternel de plaisir et de bienveillance, dans une bulle oscillant entre dignité et abandon, comme si l’on dansait en choeur cette valse à trois temps qui nous rappelle l’antan de l’enfance. Je danse, fume, bois, enlace, puis il est cinq heure trente, le son se coupe dans l’Ottostop et mes jambes fuient.

La marche m’offre souvent l’accès à une réflexion différente et, tandis que je rentre, ça cogite – donc je suis. Plus j’avance et plus tout cela m’apparait comme un bel hommage doux, tranquille et serein à la sauvagerie en chacun(e).

Pourquoi ?


Parce que pour se lâcher ainsi, pour faire les dingues sans se nuire et expérimenter notre réelle liberté, il nous faut avant tout établir la confiance : la confiance en soi, en l’autre. Cette confiance se construit sur des valeurs simples comme le respect, la communication (consent is sexy) et la connaissance de ses limites (on pourrait dire la responsabilité). Je peux car ils sont là. Ils peuvent car je suis là. C’est un véritable système en interaction où les possibles des uns existent grâce à la présence, au soutien et à l’attention des autres.

13h

apothéose

promesse tenue

JE + EUX = JEUX

putain, les ¡Sauvages?

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