La vraie histoire du MDMA

Article initialement publié dans le magazine TRAX (édition papier, n° 175 ; septembre 2014). Vous trouverez le pdf en bas de page juste avant la bibliographie.

C’est un illustre inconnu, le chimiste Anton Köllisch, qui synthétise pour la première fois du MDMA en 1912 alors qu’il effectuait en équipe des recherches pour le laboratoire Merck afin de mettre au point un anti-hémorragique, qui soit équivalent de l’ « Hydrastinin », dont le brevet appartient à Bayer. Ils créent donc un analogue, qui va être testé dans les laboratoires de Merck et à l’hôpital de Berlin sur des sujets humains à partir de 1912. La substance donnant des résultats satisfaisants, Anton Köllisch recherche un moyen de synthétiser le produit à moindre coût et deux brevets sont déposés le 24 décembre 1912.

On est encore loin du MDMA actuel, qui n’est qu’un produit intermédiaire menant au composé chimique final. Chose étonnante, le dépôt de brevet spécifie que tous les composés impliqués dans la création du médicament « sont d’importantes étapes à la création de composés thérapeutiques efficaces »1. Parmi ces intermédiaires, on trouve aussi le MDA (un analogue du MDMA).

Ce n’est qu’en 1927 qu’un autre chimiste de Merck se penche sur le MDMA. Le Dr Max Oberlin fait des recherches sur l’adrénaline et les substances à base de safrole (un extrait d’une huile essentielle). Il le rebaptise « Safryl-methyl-amin » et débute les toutes premières expérimentations pharmacologiques avec du MDMA. Malheureusement, nous n’avons aucune archive à propos du cadre expérimental, et seules des observations d’Oberlin restent car une grande partie des archives de Merck furent probablement détruites au cours de bombardements durant la seconde guerre mondiale. La recherche est arrêtée malgré de bons résultats car le coût des matières premières flambe à cette époque.

Puis en 1952, toujours dans les laboratoires de Merck, un chimiste laisse une note dans son carnet où il mentionne juste du MDMA et la mort de 6 mouches en 30 secondes… Un an plus tard, aux USA, une recherche top secret sur des animaux commence à l’université du Michigan, mais elle ne sera pas publiée avant 19732.

Puis arrive l’année 1959, et le chimiste Wolfgang Fruhstorfer qui effectue pour Merck des recherches pour le développement de nouveaux stimulants. Une fois de plus, l’histoire est floue mais des documents suggèrent une coopération avec un institut de médecine aérospatiale… Les résultats ne seront jamais publiés.

Premières expériences humaines

C’est l’armée américaine et la CIA qui débute les expérimentations du MDMA sur l’homme dans le cadre du programme top secret MK-ULTRA3, qui visait entre autre à en faire un sérum de vérité et une arme pour contrôler l’esprit des ennemis. Ce programme n’a pas qu’étudié le MDMA, mais aussi le LSD, la mescaline, la kétamine, le DMT. Sauf que suite à plusieurs décès (beaucoup de suicides et des surdosages liés à d’autres drogues), le programme a cessé et une partie des archives furent détruites. Parmi les cobayes, on trouve un certain Ken Kesey, auteur de Vol au dessus d’un nid de coucou, et personnage principal du roman The Electric Kool-Aid Acid Test de Tom Wolfe.

Les psychiatres du programme MK-ULTRA ont perçu le formidable potentiel thérapeutique du MDMA, et pourtant c’est par un ancien employé de l’entreprise chimique Dow que le MDMA va être popularisé. C’est l’illustre Alexander Shulgin, pionnier de la recherche sur les drogues et créateur d’environ 179 psychédéliques, malheureusement décédé le 2 juin 2014. Suite à son renvoi de Dow, il monte son propre laboratoire et passe son temps à créer puis étudier divers psychédéliques (d’abord tester sur lui-même, puis sa femme Ann et ses amis), choisissant les effets grâce à sa connaissance des molécules. On est en 1965 et il cherche un nouveau moyen de synthétiser le MDMA qu’il ne goûtera qu’en 1967 suite aux conseils d’une ancienne étudiante en chimie.

Puis tout s’accélère, car lui et sa femme – qui est psychologue – sentent qu’ils ont découvert quelque chose d’incroyable. Il en parle avec le psychothérapeute Léo Zeff, qui utilise le LSD dans ses thérapies depuis 1961, et le pousse à en donner à certains de ses patients. Zeff se rend vite compte que les propriétés thérapeutiques – soit une dose unique entre 75 et 150 mg – sont énormes, notamment pour augmenter l’empathie et créer un cadre de communication où l’expression sincère et profonde est favorisée. À partir de 1977, partout aux USA et en Suisse, des psychiatres commencent à utiliser le MDMA d’abord sur eux-mêmes, puis sur leurs patients, avec des résultats toujours similaires : les thérapies avancent plus vite, les personnes se sentent mieux avec elles-mêmes et dans leurs relations sociales. Pour eux, il s’agit carrément d’une substance qui pourrait guérir toutes les pathologies psychiatriques rencontrées chez l’humain. Étonnamment, c’est dans le domaine des addictions (en particulier à l’alcool) que le MDMA donne les meilleurs résultats.

Avec Shulgin et Zeff, tout un groupe de psychiatres se crée et, entre 1977 et 1985, des recherches (le nombre total de sujets se chiffre en milliers) sont publiées dans les revues les plus prestigieuses. Ils créent même les mots « Entactogène » et « Empathogène » pour décrire l’effet du MDMA, qui s’appelle à l’époque Adam, car c’est « comme retourner à l’innocence du premier homme ». C’était la belle époque pour les chercheurs… Car en parallèle, depuis 1970, la police saisit régulièrement et dans de plus grandes quantités4 des comprimés de MDMA, d’abord à Chicago, puis partout aux États-Unis. Ce sera la DEA, bien décidée à faire interdire Adam, qui va saisir le Congrès…

L’interdiction

Le Congrès lance donc une série d’audiences5 sur le MDMA au début des années 80, il est Class A Drug au Royaume-Uni en 1977, et interdit de façon temporaire à partir du 1er juillet 1985 aux USA. Les médias ne parlent alors plus que de ça et les recherches gouvernementales (souvent biaisées) sur des animaux s’accumulent6 car il faut faire vite pour interdire définitivement cette drogue. Et pour cause : à force d’en parler, la demande explose et, cette fois, partout dans le monde…

Si vous ajoutez à cela les événements majeurs qui se passent dans la musique… Au milieu des années 80, on assiste aux premières « rave party », au développement d’une musique lancinante avec un beat appuyé, bref, la techno balbutie et fait taper du pied à Detroit, Chicago, Londres, Manchester. Or ces rêveurs ont bien compris l’alchimie étrange qu’il y a entre MDMA et musique techno. Et les autorités ont maintenant deux fléaux à éradiquer…

Seulement c’est déjà trop tard… La quantité de drogue disponible augmente sans cesse, les labo clandestins se développent et c’est le crime organisé qui commence à chapeauter tout ça. La pureté des prods saisis baisse de plus en plus et, selon certains, seulement 27% des ecstasy saisis et analysés contiennent effectivement du MDMA7.

L’interdiction définitive intervient le 13 novembre 1986, car le Congrès américain dispose enfin de suffisamment d’éléments (comprendre : beaucoup d’animaux ont été torturés) pour inscrire cette substance au Schedule 1 – dans lequel sont répertoriées les substances « ayant un fort potentiel addictogène et sans le moindre intérêt scientifique ». Et là, toute recherche est devenue impossible. Jusque récemment !

« L’histoire révèle qu’être objectif en science et en médecine est relatif et se limite le plus souvent à trouver ce que le pouvoir peut entendre ». R. Leverant (1986)

Bibliographie :

ANGEL P. (1994) Ecstasy. Revue Toxibase ; n°2

(un petit dépliant écrit par un des meilleurs thérapeutes familiaux en France)

CHAMBON O. (2007) La médecine psychédélique : Le pouvoir thérapeutique des hallucinogènes. Ch 3 ; 138-155. Éditions les Arènes

(la bible en matière d’utilisation médicale de psychédéliques, écrite par un psychiatre et shaman, qui travaille souvent avec l’INREES)

FREUDENMANN, R.W.; OXLER, F.; BERNSCHNEIDER-REIF, S. (2006). The origin of MDMA (ecstasy) revisited: the true story reconstructed from the original documents. Addiction (Abingdon, England), 101 (9), 1241-1245.

(l’article qui revient sur les origines du MDMA dans les laboratoires de Merck)

PETERSON, R. (1996). «Ecstasy» : synthèse documentaire et pistes de prévention. Saint- Charles-Borromée, Québec. Direction de la santé publique de Lanaudière.

(Un long et précis document canadien qui vise à fournir des informations de qualités aux usagers et aux spécialistes de santé, dommage)

SHULGIN, A.T. (1990). History of MDMA, dans PEROUTKA, S.J. (Ed.) : Ecstasy : the clinical, pharmacological and neurotoxicological effects of the drug MDMA. Boston : Kluwer Academic Publishers. 1-20.

(Shulgin partage sa science sur le MDMA)

1The origin of MDMA (ecstasy) revisited: the true story reconstructed from the original documents, Roland W. Freudenmann, Florian Öxler & Sabine Bernschneider-Reif (2006)

2Relationship of the structure of mescaline and seven analogues to toxicity and behavior in five species of laboratory animals, Hardman H. F., Haavik C. O., Seevers M. H (1973)

3Il s’agit d’archives déclassifiées, consultables sur le Net via : archive.today/www.michael-robinett.com

4En 1976 un célèbre labo californien produisait approximativement 10 000 doses par mois. En 1984, c’est 30 000 doses par mois. Et passé 85 la production monte à 500 000.

5Si vous avez envie de les lire, elles sont ici : http://www.maps.org/dea-mdma/

6Un exemple à l’université de Chicago : « le protocole de la recherche prévoyait l’administration par intraveineuse de dix fois la dose thérapeutique (soit entre 750mg et 1,5g) de MDA, une drogue similaire au MDMA, à des intervalles de quatre heures échelonnées sur quarante-huit heures ». Résultats : les rats présentaient des anomalies au cerveau…

7Cité par Peterson, R. (1996). «Ecstasy» : synthèse documentaire et pistes de prévention.

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