Un décrochage : récit de l’intérieur

La veille au soir

Après une dernière réunion préparatoire, je me rends au cinéma avec une amie du collège et je ne parviens pas à me concentrer un instant sur l’intrigue – pourtant trépidante – de John Wick 3. Je me repasse le plan d’action en boucle, y cherchant des failles sans en trouver la moindre, je me répète mentalement le brief et tente d’anticiper nos erreurs. Mais, surtout, je me vois en garde vue, avec la police qui débarque chez moi pour une perquisition, je simule mes réponses à leurs interrogatoires musclés et j’imagine une juge patibulaire nous envoyant au trou… Je rentre finalement chez moi avec le dernier métro et finis par m’endormir d’épuisement vers les quatre heures du matin.

Le Jour J

7h00
Le réveil sonne. Une fois suffit. Mes yeux s’ouvrent et j’ai la sensation de n’avoir pas fermé l’œil. Je suis encore plus épuisé que la veille, très fébrile, à la fois excité et anxieux. Un peu comme avant un examen auquel on sait que l’on va se planter. Je prends une douche rapide et bois un gigantesque mug de café tout en attendant l’arrivée des premiers activistes. Je guette à travers la vitre. Je regarde mon portable.

7h30
Une première sonnerie résonne dans l’appartement. Je réponds puis je presse le bouton avec la clef. La porte refuse de s’ouvrir. Vite des chaussures, l’interphone a encore décidé de sonner sans pour autant ouvrir la porte.

7h40
Je préviens les activistes de m’attendre dans le hall car je crains que la sonnerie trop souvent répété alerte un voisin. Ou alors que le bruit de nos pas dans l’escalier soit trop suspect. On effectue une seule montée « silencieuse » entre le rez-de-chaussée et le quatrième étage. Il ne manque plus qu’une activiste. Je l’attends en bas en fumant une cigarette – idée stupide. J’angoisse encore plus et le moindre passant devient de suite un RG nous surveillant.

7h45
Lorsqu’on remonte avec la dernière activiste, je réalise que le salon est bien trop petit. Genre vraiment trop petit. Il y a des gens au sol, je sais pas comment ils vont suivre. D’autant que l’absence d’un rétro-projecteur va nous compliquer la tache… Ils ne vont rien voir du briefing. On vire tous les téléphones – direction le micro-onde – et on ferme ensuite les rideaux et les fenêtres. Il fait soudain incroyablement chaud et moite. Le briefing commence. Je suis extrêmement tendu et mal à l’aise. C’est ma première coordination d’action. Je ressens une responsabilité immense vis à vis des activistes. Surtout, mon cerveau ne me propose que des issus malheureuses à cette journée. Cela va être un échec. Je le sens, je le sais.

9h15
Le briefing achevé, on fait une dernière pause pipi et les activistes descendent au compte goutte. Je sors en dernier et les retrouve agglutiné sur le trottoir d’en face. « Direction le métro, et par petit groupe au métro ». Malgré cette précaution nous sommes d’une discrétion pachydermique. Je scrutes le moindre passant et, s’il ne nous soupçonne pas déjà, il y a fort à parier que mon regard suffit à jeter le doute sur nos intentions.

9h20
C’est lorsque qu’on atteint le métro que notre première erreur apparaît : nous n’avons pas anticipé le placement des activistes sur le quai – ou dans la rame – et, complication ultime, c’est l’heure de pointe… On manque de perdre une partie du groupe lors du changement. J’ai l’impression qu’on enchaine les erreurs de débutant comme dans un sketch. Le sort me semble enfin de notre coté lorsque notre hasardeuse répartition dans le métro s’avère être parfaitement adapté : nous nous sommes placé de façon « aléatoire » et pourtant nous sortons du métro précisément arrangé de façon à approcher la mairie dans l’ordre établi par le plan. Ouf.

9h59
Une fois dehors on s’appelle avec l’autre coordinatrice de façon à être en contact en permanence. Elle va surveiller l’extérieur tandis que je vais entrer avec une partie du groupe. Mon cœur bat la chamade. Je sus de peur, le corps agité d’un tremblement incontrôlable et si suspect. Merci le café.

10h08
C’est avec crainte que je regarde les premiers activistes rentrer sans encombre dans la mairie, chacun espacé de quelques secondes pour ne pas éveiller la curiosité des gardiens. Puis le dispositif est en place et l’on s’avance avec le photographe qui couvre l’action.

https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=16177244

10h10
Quelques marches à gravir avant d’arriver devant les portes automatiques. Personne ne nous demande quoi que ce soit et on franchit le perron. Les vigiles sont dehors et papotent. Je repère les différents activistes, tous et toutes en place. On échange de brefs regards plein de sens tout en continuant à avancer. Le photographe est un peu à la traine. Je dois absolument ralentir. Lorsqu’on atteint l’escalier d’honneur je suis à bien trois mètres devant lui. Je m’arrête un instant sur le velours rouge qui absorbe le choc de mes talons sur la pierre. On monte vite et pourtant cela me paraît incroyablement long. Trop long. L’escalier marque un virage et l’on débouche enfin sur la porte d’entrée de la salle des mariages. Problème. La porte est close. Et comme si ça suffisait pas : quelqu’un semble patienter juste à coté et nous jette un curieux regard. Mince mince mince. Réfléchis… Vite, faut trouver une solution et fissa.

10h13
J’avertis en message codé la co-coordo et décide de redescendre l’escalier pour demander à l’accueil qu’on nous ouvre la porte. On va y aller au bluff. Pas le temps de trop penser durant la descente, nous nous retrouvons direct devant le guichet où nous apostrophe – fort aimablement – une fonctionnaire.

10h14
À ce moment, je passe en mode acteur et dois utiliser ma couverture. Pourvu que ça passe. Je lui déroule donc un bobard concernant ma « demande en mariage » et une « surprise pour ma dulcinée », j’y crois pas un instant moi-même. Mes mains tremblent autant que ma voix. Je suis persuadé qu’elle va nous capter et donner l’alerte. Elle hésite deux seconde et s’éloigne, va demander un renseignement à sa collègue et j’entends ses propos qui me rassurent d’emblée : elle est tombée dans le panneau et me présente comme un attendrissant jeune marié. Ouf.

10h16
Je respire un grand coup. Le photographe n’a pas bronché ni pipé un mot, comme prévu. Elle revient vers moi et m’indique le bureau du greffe où je pourrais trouver la personne possédant la clef. On sort tranquillement de l’accueil et je croise à nouveau le regard des activistes qui patientent et se questionnent. On n’est vraiment discret à être autant dans le hall à mater des prospectus ou l’exposition de dessin d’enfants. J’intime à mon compagnon de presser le pas et l’on gravit à nouveau le rouge de l’escalier d’honneur.

10h17
On arrive à l’étage, la porte est toujours close et la même personne patiente. Cette fois, elle nous dévisage clairement. Je regarde à droite et repère le bureau du greffe. Un intuition me saisit. J’hésite. Finalement je m’avance, je saisis la poignée ronde et, magie, elle tourne. La porte était ouverte. On s’engouffre d’un bond dans la salle et fermons derrière nous. Je lance le « go » tant attendu, préviens d’un message codé que l’on est à l’intérieur puis l’on attend. En moins d’une minute les différents activistes pénètrent dans la pièce, par groupe de deux. Jusque là, tout va bien. Puis tout s’accélère.

10h18
On enfile tous nos gilets jaunes floqués au logo de l’association. Le décrocheur décroche le portrait. Le second vient lui prêter main forte pour le porter. Je déploie ma banderole de main. Le vidéaste filme tandis que le photographe nous mitraille.

Curieusement, le bruit du diaphragme s’obturant me stresse au plus haut point, comme si le temps qu’il marquait allait bien trop vite. Soudain une question. Depuis combien de temps qu’on est là ? Deux minutes. Faut qu’on se casse maintenant. Je leur demande s’ils ont les images, ils répondent que oui. Je donne le top du départ : on enlève les dossards, on range le portrait dans l’étui prévu et les activistes sortent dans l’ordre. Ils ont des chemins d’extraction spécifique et quittent la pièce toutes les trente secondes. Le photographe et moi sortons en dernier.

10h20
À nouveau, l’escalier d’honneur à descendre. Le timing fonctionne à merveille car, alors que l’on descend, je peux voir les activistes approcher le hall. Je repère celui avec le portrait et mon cœur saute. On a de la chance. Un groupe scolaire à envahit le hall entre temps et les vigiles sont totalement obnubilé par les dizaines de gamins qui piaillent. Ouf. C’est le moment crucial et tout se déroule mieux que prévu : on parvient tous à sortir sans encombre de la mairie et lorsque l’on se retrouve sur le perron on décide avec la co-coordo que tous les voyants sont au vert. Cela signifie qu’on va reprendre une photo, cette fois-ci devant tout le monde.

10h21
Mon cœur doit battre à deux cent cinquante battements par minute. Je lance les indications aux activistes, on ressort les dossards et le même manège qu’en haut : je déploie -mal – la petite banderole et les décrocheurs brandissent le portrait puis l’on pose. Le temps se suspend et les passants s’arrêtent. Personne ne comprend ce que font des gilets jaunes avec un portrait de Macron devant une mairie. Pas même le vigile que je viens de repérer, quelques mètres derrière, qui fume une cigarette. Il a pourtant l’air de se marrer. Dès que le photographe me dit que c’est bon on range tout le bordel et le portrait part en vélo tandis qu’une partie du groupe fait de même.

Photo de Mathieu Pasquereau

Je pars à pied et dans ma tête ça se bouscule. Je suis dans une euphorie incroyable, totalement baigné d’endorphine, nimbé de l’adrénaline qu’on ressent durant une action comme celle-ci. Et puis la sensation s’accentue à chaque mètre nous séparant de la mairie désormais dépourvu de son portrait présidentiel. Notre action, aussi symbolique soit-elle, a laissé un mur vide, a inscrit dans le réel l’absence de la politique climatique de Macron.

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