Italie 2 : au delà des barricades

Samedi 5 octobre 2019. Un groupe affinitaire se forme afin de poursuivre l’occupation du lieu aussi longtemps que possible tandis que le blocage est mis à l’épreuve par l’intervention des forces de l’ordre.

La Brigade de Recherche et d’Intervention est là. On le sait, on a vu leurs camions floqués “BRI” arriver puis ils sont entrés dans le centre commercial Italie 2. La nuit commence à tomber et cela fait déjà dix heures que des activistes de tous bords (XR, Autonomistes et Antifa, Collectif Adama, Gilets Jaunes) occupent ce temple de la consommation et du capitalisme. On sait tous et toutes au fond de nous que l’assaut ne va plus tarder. 

Alors on se prépare avec la Louve, on fait un tour des différentes barricades et, lorsqu’on croise le Barbu, il nous apostrophe direct : « Toujours chaud pour le groupe déterminé ? ». On acquiesce et il nous donne rendez-vous au troisième étage dans trente minutes. On se regarde la Louve et moi, histoire de vérifier qu’on est tous deux encore motivés pour le suivre puis on va faire quelques repérages, on parle stratégie – comprendre : on tente de répondre à la question « par où vont-ils passer ? » et sa conséquence directe : où aller pour maintenir l’occupation le plus longtemps possible.

On doit être une petite vingtaine au point de rendez-vous, on a entre vingt et trente ans et il y a un bon tiers de femmes. Ecolos, gilets jaunes et anarchistes. Le Barbu nous propose qu’on aille dans un endroit plus calme car la présence des flics commence à échauder les esprits, on sent que les gens guettent et, pour l’instant, on n’a pas envie que notre projet s’ébruite. On se rend dans un espace sombre, à côté des toilettes, les téléphones filent dans un tiroir et le tiroir se ferme. On peut commencer. 

Le Barbu pose les bases et explique le projet aux nouveaux puis il me donne la parole : « ils vont passer par le haut, et probablement entrer par un autre point en bas. Si on veut bien les faire chier, faut se mettre à un endroit où ce sera compliqué pour eux de nous déloger et pour ça, bah faut aller encore plus haut, genre au-delà de deux mètres pour qu’ils amènent l’équipe technique, les pompiers et tout le tintouin. Et, idéalement, on chope des armlocks histoire qu’ils ramènent la disqueuse et que ça prenne carrément des heures. »

Les gens ont l’air plutôt motivés même si l’idée de bloquer leur bras avec celui de quelqu’un d’autre dans un tube en pvc en laisse plusieurs perplexes. On leur explique les risques juridiques encourus et les techniques des flics pour nous forcer à lâcher (« on va te faire une piqûre et tu te feras dessus ou peut-être tu vas t’évanouir », « si tu lâches pas, le juge va doubler ta peine »). La Louve prend ensuite la parole pour décrire les options déjà repérés : soit sur le toit du restaurant, soit sur la grille au-dessus du théâtre, soit sur le sas d’entrée. On débat des différentes propositions et de ce qu’elles impliquent. Un gilet jaune au pragmatisme sublime propose qu’on aille visiter les trois perchoirs et qu’on en profite pour subtiliser des armlocks. On décidera ensuite. On vote rapidement puis on y va.

Le toit du restaurant culmine à près de quatre mètres, ce qui nécessite une échelle et où l’on risque d’être très esseulé. On descend deux étages par les escalators arrêtés et nous voilà en face de la toiture métallique couvrant l’entrée du théâtre, le Barbu se glisse entre la balustrade et la rambarde en verre pour montrer que s’il passe lui, on devrait tous y parvenir. Je sens que le regard du groupe est aiguisé, on scrute toutes et tous le moindre détail, les failles et les avantages des différentes positions. 

Faut dire que le hall est immense et qu’une certaine pagaille visuelle y règne. Entre les banderoles multicolores aux slogans musclés et les graffitis sauvages au posca, on est facilement distrait. Quelques marches puis nous voilà face à la façade vitrée du hall d’entrée de ce temple de la consommation quotidienne. Les sas sont surmontés d’une plaque en verre, accessible en se faisant à la courte échelle, qui permet d’avoir une vue d’ensemble sur le hall. On y reste quelques minutes puis nous décidons que l’on en a assez vu et l’on remonte vers notre repaire afin que reprennent les pourparlers.

À nouveau, le Barbu lance les hostilités et l’on entame un débriefing commun des trois points. Le restaurant perd de plus en plus de crédibilité tandis que la toiture du théâtre nous fait craindre une chute et, surtout, de se retrouver à la merci des flics, loin de tout public et sans la moindre caméra de surveillance pour filmer – elles ont toutes été neutralisées par des stickers ou de la peinture… 

Seule l’entrée semble correspondre aux différents critères : facile d’accès, visible même de l’extérieur, hauteur de plus de deux mètres et possibilité de s’armlocker à la structure. À ce moment, je repère un type qui semble patienter pour les toilettes, sauf que cela fait dix minutes et que plusieurs personnes sont déjà entrées et sorties… Je le désigne d’un coup d’oeil au Barbu qui va gentiment lui parler. Le mec ne conteste pas et sort, il pensait que « c’était juste une Assemblée Générale ». RG ou non, on ne le saura jamais.

La décision prise par consensus : ce sera le sas d’entrée en plan A. En plan B le théâtre mais en limitant le nombre de grimpeurs à quatre, histoire de ne pas mourir aussi bêtement. Puis on met au point deux signaux permettant que l’on se rassemble au bon endroit au bon moment : le premier pour se rejoindre, le second pour monter. Une fois les choses fixées, le groupe se dissout. La Louve et moi décidons de consolider des barricades en attendant l’assaut de la BRI.

    « BLOQUEURS !! » 

“Ah ça y est” le cri retentit enfin. On s’élance vers l’entrée, armlock à la main, prêts à monter. Vue la panique générale, les flics donnent vraiment l’assaut ce coup-ci. On décide de monter, par paire et dans l’ordre que l’on a fixé. Cela nous prend deux minutes tout au plus et depuis ce nouveau point de vue on découvre la panique qui emplie l’immense hall. Apparemment ça gaze là haut et des gens hurlent de partout, c’est un beau bordel dans lequel il est difficile de se repérer : des personnes fuient les zones de contact en courant tandis que d’autres s’y rendent, donnant l’impression curieuse que les escalators fonctionnent. Comme le Barbu l’avait anticipé, une bonne partie des activistes novices se dirigent avec précipitation vers les sorties restées ouvertes. Ils se jettent droit dans la nasse des CRS qui, eux, les attendent tranquillement sur le parvis.

Depuis notre perchoir, les gens nous regardent et nous photographient, de dedans comme de dehors. C’est bien, on sera visible lorsqu’ils viendront nous déloger. Les yeux commencent à nous piquer, puis surtout les voies respiratoires… Les salauds, ils ont lancé des gaz au poivre, on ne les voit même pas mais ça nous atteint jusqu’ici.

Nos poumons sont soudain en feu, on tousse, on crache. Je remarque des gens qui sont allongés au sol et des médics courant partout. Les barricades tiennent toujours et les gens chantent « On est là » et d’autres chants gilet jaune.

On profite de ces quelques minutes avant que les forces de l’ordre n’envahissent les lieux pour décider de la meilleure façon de s’attacher. Ce qui, dans le chaos ambiant, n’est pas une mince affaire. La structure métallique soutenant la verrière semble bien adaptée, notamment au niveau des pylônes centraux car ils présentent une triangulation ne permettant pas qu’on nous tire : il faut une disqueuse pour nous détacher. Cependant, on ne s’arnache pas encore. Les bordéliques barricades tiennent au-delà de nos espérances !

Celle du second étage s’est épaissie grâce à un ajout incessant de mobilier envoyé depuis l’étage du dessus. Parasol, tables, chaises et caisses pleuvent sur les flics et rejoignent le monticule défensif. Des bâches et des parapluie servent de boucliers face aux gazeuses..

Cela doit faire dix minutes tout au plus que la tension est montée et, sans trop comprendre pourquoi, des gens se mettent à hurler façon victoire autour de la muraille. Ils lèvent les bras bien haut, exultant. Il faut quelques minutes pour que le message nous parvienne : les flics sont repoussés, ils ne rentreront pas maintenant. La BRI a été mise en échec aujourd’hui et le blocage continu.

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