Béatitude

D’un délicat coup de pied s’ouvre la jadis transparente porte du Brazza.

Le rade est presque vide ce soir et les quelques sourires qui se tournent vers moi me poussent à aller au fond – aucune envie de parler à Chiquito, encore moins aux frères Marigny. Tandis que je m’avance le long du comptoir, le Diplomate siégeant derrière m’arrête du regard et indique discrètement ma table habituelle, celle située dans le coin le plus sombre : mince, Bart est là… Je ferme brièvement les yeux d’entendement et marque une pause soupirée, histoire de bien choisir entre un premier verre et une sortie éclair : ce sera finalement « un double sans glaçon ». Le Diplomate me tend un verre que je vide en l’accompagnant de l’usuel signe circulaire du doigt, à peine reposé sur le comptoir qu’il est saisi puis rempli ; comme par magie il lévite à nouveau vers mes lèvres et le vide l’emplit encore. Entre temps, j’ai consciencieusement évité le regard des autres clients en fixant les vingt-deux heures vingt-deux qu’affichent l’horloge numérique et je m’assieds face au barman. Bordel, un tabouret après une telle journée !

C’est temporaire, je le sais. Bart m’a vu lui aussi… Je peux sentir son regard réprobateur dans mon dos et je devine l’envie implacable qui le taraude là. C’est que lui et moi, nous nous connaissons depuis la petite enfance, et il utilise ce malheureux hasard géographique pour venir me gonfler de sa vision du globe, écoutant vaguement mes galères et me rabaissant, surtout. Sous prétexte d’être là pour moi, Bart va encore une fois me faire son petit cirque moralisateur à deux sous… Putain de village de merde… Alors, quand il est de retour, je me pose au comptoir et j’attends, j’attends qu’il n’en puisse plus lui et qu’il m’apostrophe enfin de son « Oh Balt… RINGUE ? » légendaire dans tout le Gâtinais.

Sauf que je n’en ai vraiment pas la force ce soir. J’ai un vilain regard qu’il saura lire et je ne pourrai lui cacher la vérité.

Mes yeux sont perdus dans l’ambre se reflétant sur le verre lorsque tonne enfin l’appel… « Comporte toi bien, ça ira plus vite. » me glisse un Diplomate averti. Je me tourne.

  • Bah alors Balto, tu dis plus bonjour aux amis ?
  • Qu’est-ce t’as ?
  • La flemme.

Il indique mon siège, celui en face de lui, sa main est couverte de bagues dorées en toc et de bracelets cheap, chemise hawaïenne à manche courte et jogging noir pour parfaire le look. Je jette un dernier regard vers le Diplomate qui me tend une bouteille pleine. Je la saisis puis lui tourne le dos et me parviennent les crissements de pop-corns sous ses dents jaunies. Le salaud est prêt pour le spectacle… Bart le sait et il enchaine direct.

  • T’es con Balto. Vraiment t’es con comme mec… Je viens une fois par mois pour taper la discut gratos avec ta sale mine de tox et toi, là, tu bouges même pas ton cul, même pas bonjour quoi. Bordel. T’es pas foutu de voir ce que font les autres pour toi ou quoi ?
  • Scuse je me pose d’abord.
  • T’inquiète, j’adore pisser dans des violons… Oh ! C’est quoi ce regard ?
  • Ah ouais, même pas un « ça va » ? Ok, je te la fais courte. J’ai rencontré pour la première fois une femme hier, et depuis que je l’ai laissé partir, je me repasse le fil tu vois. Je cogite à ce qu’on s’est dit, ce qu’on s’était dit avant…
  • Eh mais tu s…
  • CHUT ! Si tu me demandais – et le fais pas, sinon… – si tu me le demandais je t’aurais dit que j’l’ai rencontrée il y a quelques semaines, dans un bar ou un truc du genre. Sauf que la vérité, c’est que la fille je l’ai rencontrée au match des Deurtinnes. Nos regards se sont croisés une fois, on était chacun d’un côté du stade…
  • Mais c’est pas possible ce que tu dis là ! Comment tu peux ne pas l’avoir vue et l’avoir rencontrée au stade ? Toi qu’es miro comme la reine taupe, t’aurais reconnu une gonzesse à… T’étais quelle tribune ?
  • A440
  • Bah voyons, t’es un mytho Balto. Tu peux pas reconnaître ton père à cinquante mètres, alors une inconnue dans la tribune opposée…
  • OH ! T’as fini ? Super. Je reprends. Je la vois là-bas au loin, ou si tu préfères il y a mon pouce droit qui m’a signalé sa présence. C’est mieux ? Bon, on perd le match à cause de l’autre Celtic qui rate sa pénalité, ouais je sais, fais pas cette tête. L’année prochaine peut-être. Bref, je sors du stade et je me casse en tire. J’arrive devant mon bungalow et je trouve un joli papier, curieux, un truc de fille même si c’est pas rose et dessus il y a écrit : « Vous et moi, nous pourrions faire des cercles comme les poissons firent des bulles ». Bon, je t’avoue j’étais pété version défaite, j’ai roulé un mega joint de skunk et ressassé ce délire, mal assis dans le sofa. Tellement mal assis que je me suis encore réveillé avec le cul entre les doigts et les yeux dans le mauvais trou si tu vois ce que je veux dire. Je me souviens de rien, je fais du café et je fume une garrot assis dans l’herbe, j’écris et la journée passe puis je rentre enfin à l’intérieur et je revois la lettre. Sauf que je repère un détail que je n’avais pas vu hier. Il y avait aussi des écritures de l’autre côté. Une adresse sans patelin : Béa Nabel, 13 allée des Sick à Mort et cette instruction : « Maquillez votre missive et ne venez pas en personne ».
  • HHHEEEEIIIINNNN ?! Maqui quoi ?! Attend mais c’est du délire ce que tu m’dis vieux, faut que tu prennes ta goute fissa !
  • T’as raison mec…

Je sors alors discrètement une fiole pouvant contenir tout au plus une centaine de larmes lumineuses et la pose sur la table. Il me regarde sans mot dire. Ma main gauche l’agrippe et, assistée de la droite, le capuchon pipette se déverrouille. Bref coup d’oeil, petite pression : une belle goute chute puis s’efface sur ma peau. « Ça passera mieux dans une heure ». L’autre continu – pour une fois que je fais ce qu’il dit.

  • Tu rentres et tu trouves un papier bizarre, ok ? Bon, ça arrive. La dernière fois, mon voisin a fait ça parce que ma douce elle crie quand on baise. Oh bah je l’ai faite crier ce soir-là, juste pour rire tiens…
  • Toi et ta bite putain. Je plains tes voisins…
  • Euh mais… Mais ton truc là, c’est vraiment autre chose. Qu’est-ce qui te fait dire que c’est elle ?
  • Je ne savais pas si c’était elle. J’ai répondu et elle m’a dit que c’était elle.
  • ATTA ATTAAA !!! T’as répondu quoi au juste ?
  • Bah que je savais pas qui avait écrit ce mot et que j’espérais que ce soit la jeune femme qui avait croisé mon regard au stade.
  • Mais t’es complètement con toi en fait ! Et ça a répondu oui, je suppose ?
  • Bah oui ! Putain mais c’est incroyable comme tu peux mal me juger… Si j’te raconte l’histoire, c’est que je la connais, non ?
  • L’histoire ou la fille ?
  • Oh ferme ta gueule ! La prochaine je me casse, ok ?
  • Ok.
  • Je lui réponds, donc ! Et je maquille la lettre avec un tampon de la Poste du vieux, comme ça ça fait vraie lettre quoi. Et puis j’attends. J’attends un temps infini et un matin Lifone me dépose une lettre à grands coups de sonnettes – le con il savait que personne ne m’écrit. Je fais mine de m’en foutre et j’ironise jusqu’à ce qu’il se tire sur son vélo après un p’tit jaune. J’ouvre la lettre et là je me sens comme saisi d’une étrange sensation. Il y a un parfum qui flotte en fait. Aucun mot. Je suis comme un connard avec ce papier qui sent la femme, qui monte et…
  • Oh ta bran…

J’inspire genre je vais le frapper avec les deux côtés de la main, lui mime le silence.

  • Je sais pas quoi faire de ce papier, il me fascine. Et sans trop réfléchir, je chope feuille et stylo ; je lui réponds. Je poste le truc avec le même tampon et j’attends. Puis le même manège se reproduit, chaque jour. À un moment je crois qu’on attend même plus un signe de l’autre avant d’entamer l’écriture. Puis on a commencé à s’écrire autrement et le sujet était euh… très explicite. Je rentrais dans le jeu pour une fois ; on s’excitait tant que je n’en pouvais plus. Fallait que je la vois, là, tout de suite. Je lui ai dit en version blanc sur noir. Et, hier, on s’est vu. C’était étrange comme moment tu vois.

Je cherche mes mots justement, parce que lui écrire ça a réveillé un truc en moi mais j’anticipe là. Je lui raconte qu’on avait fixé un rendez-vous presque impossible qu’on a malgré tout tenu.

Elle m’attendait, pinte à la main. Au moment où nos yeux se sont croisés on a lancé un concours de sourire, je m’approchais lentement et je l’embrassais. Deux fois, sur les joues, et je me suis dit « je vois enfin le corps qui porte ce parfum ». Elle est magnifique, menue, douce. Son regard me transperce comme dans les livres et un truc en moi s’est mis à palpiter. Je suis allé me prendre un bock et je l’ai rejointe dehors, je tentais de me ressaisir. C’était hyper bizarre comme moment, on ne savait pas où se mettre et on transpirait le bonheur de se voir…

  • Chelou hein ? Comme quand t’étais gosse et que tu demandais à une fille de sortir avec elle, tu vois ?
  • Mouais.
  • Genre bafouilleur, poli, un brin tendu bien qu’heureux. Et c’est con tu vois, parce qu’on se plait. Ça se voit à des kilomètres, comme d’une tribune à l’autre tiens ! On parle des heures en picolant au même rythme – ouais la petite a une belle descente, c’est bien, je me sentais pas seul. On se raconte les détails majeurs de nos passés et aussi nos dernières déconvenues, on ne compte pas les points, putain elle en a bavé… On dresse un tas de ressemblances incongrues, géniales et comiques. Ça dure des heures. À un moment je vais pisser et elle sort fumer, je la rejoins et là je sais que je ne peux plus résister, je m’avance, je lui chope la taille et je pose mes lèvres sur les siennes. Gentil d’abord, et puis de plus en plus sauvage, affirmé. Elle me suit et c’est dingue comme baiser, affamé. Son haleine de bière et de clope, mon nez contre sa peau, nos lèvres qui se murmurent, ses oreilles, tain, ça me fait bizarre. C’était incroyable comme premier baiser.
  • C’est à dire ?

Bart est parfois bon pour les relances.

  • Bah, c’était comme un vrai moment. Il s’est passé quelque chose à cet instant, je le sens, je le sais en moi. Je suis sûr qu’elle pense la même chose. Je la touchais pour la première fois après des semaines de dialogue tu vois, à rechercher son odeur dans les lettres, à parler ses mots, à vivre ses émotions et ressentir son quotidien. C’était putain de troublant. Et elle me l’avait dit en plus…
  • Elle t’avait dit que…
  • Que l’on s’assassinerait en se voyant… Que plus rien ne serait comme avant, après. J’ai pas compris sur le coup, et ça a trotté dans ma tête toute la journée putain… Elle avait mille fois raison la petite Béa et c’est magique.
  • Mais euh… Bal, je peux te poser des questions ?
  • Ouais vas-y.
  • Alors, d’abord, vous avez baisé ?
  • Oui, bien après dans la nuit, chez moi.
  • C’était ?
  • Inespéré. Jouissif.
  • Et…

Je vide mon verre, la bouteille est à moitié pleine et je réalise que je suis bourré en m’allumant une cigarette – le combo idéal et rituel pour que je me mette à table. Pffffff… Comment lui dire… Comment lui dire que cela ne se passe pas qu’entre nos jambes ce soir-là, qu’il y a un autre truc, très fort, qui flotte dans cet entre nous, nimbant nos respirations et l’attention portée à l’autre, à son désir, son plaisir… Que des énergies nous habitent, une connexion s’établit et la sainte pute rugit… On n’a pas fait que baiser pourtant. C’était très, voire trop intense pour une première fois. Et la seconde…

Que révéler à Bart de la seconde, celle sans orgasme où je m’arrête hors d’haleine, palpitant fou. Puis les mots dans le noir qu’on a échangés, et l’odeur de sa nuque avec ses cheveux qui me chatouillent le nez. La chaleur de ses fesses… Puis elle qui me dit que nous n’arriverons pas à dormir car nous ne voulons pas que ce moment cesse… C’est vrai, putain, c’est tellement vrai que des larmes pointent encore, là.

Je ne me souviens pas m’endormir et je me réveille avec elle qui me tourne le dos. Ou alors le réveil nous réveille ? Merde je m’embrouille. Attends qu’est-ce que je lui raconte… Oh c’est pas grave. Que je sais qu’enfin, elle est là, dans mon lit, on est nus et le temps gris. Qu’on baise au réveil et que c’est fort, si fort que je ne suis pas loin de la faire jouir, enfin…

Qu’on a changé de côté ensuite, c’est important pour moi. Je la regarde s’en-morphée puis je l’écoute vivre et je sombre aussi. Il fait gris et on a l’impression crade d’avoir tué le soleil naissant en se rencontrant. Comme si notre printemps était déjà fané… Puis je raconte à Bart qu’on se réveille et qu’heureusement c’est différent, le soleil darde un ciel tout bleu, on rit, on passe du temps ensemble au lit à bronzer en fumant. Qu’on n’arrive pas à se quitter alors elle m’amène chez elle pour un café qu’elle n’a pas et je parcours alors son appartement, sa bibliothèque, ses passés.

C’est beau, simple et accueillant, honnête. Je m’y sens bien, on boit un thé sur son balcon et la flamboyante boule d’hydrogène nous régale. Puis elle va prendre une douche et le voyeur que je suis s’approche, je lui parle et tente de saisir une image d’elle nue, trempée, encore une fois. Elle m’invite à la rejoindre et j’adore ça.

J’hésite à la prendre dans mes bras pour lui proposer qu’on s’ébate mais elle est en retard et je crois que je préfère parler avec elle. Alors on feuillette des bouquins, on débat, c’est bien. On ne s’embrasse pas trop tout en étant affectueux et je la raccompagne chez moi où elle avait oublié sa blague et là, Bart s’étonne.

  • Ouais elle fume des roulés, tu suis ou quoi ? Bon et au moment où elle doit partir on s’embrasse quand même sur la bouche, les yeux perdus dans les yeux. Puis je suis allé bosser et j’ai pensé à ça en peignant des dizaines de mètres carrez d’un blanc dont les teintes s’exprimaient à moi pour la première fois… C’est la raison de mon regard, là.
  • Mec, il pue la mélancolie ce regard… Parlons d’autre chose, tu vas finir par m’coller l’cafard… Depuis quand tu peins toi ? T’es même pas capable de dessiner un bonhomme…
  • Ouais je sais… Je suis le premier étonné figure-toi. Ça va faire quatorze jours que je bosse sur un chantier. Ça me fait du bien. J’arrive, je pipe pas un mot et j’enfile ma tenue blanche.
  • Pour changer, t’aimes le blanc toi, hein ?
  • Oui ça se peut en effet… J’aime beaucoup peindre surtout et je suis heureux de ne le découvrir que maintenant. C’est contemplatif comme tache, absolument méditatif en fait. Des heures à écouter l’anarchique musique d’outils qui travaillent… et puis ces bribes de discussions qui émaillent le temps… On papote autour d’une clope ou à la pause déj. Et surtout, je ne bois plus en journée…
  • On dirait une secte ce que tu me décris… Comment tu t’es retrouvé là-bas ?
  • Le « hasard » comme on dit. Je suis passé devant le bâtiment au moment où ils déchargeaient du matos lourd, je les ai aidés et en un sens je ne suis plus parti depuis. Ils ont besoin de bras et pas une thune, exactement le genre de job que j’aime… J’ai changé de regard sur moi depuis.
  • Toi et les regards putain…

Ce que je ne lui dis pas là, c’est ce que je ressens profondément en moi ; je vois bien que ces surfaces peintes contiennent une blancheur qui m’accapare peu à peu. Je prends goût au blanc et à l’aspect classe de ses petites taches qui parsèment désormais mes fringues et ma peau. Je mue avec ces espaces dans un processus lent et créateur, brusquement similaire, contradictoire et répétitif. Je n’ai pas l’habitude de produire la même couleur, ni la même texture, c’est nouveau comme rythme et résultat, c’est apaisant. En une heure musicalisée par le rouleau qui râpe et son pot de tambour, un mur passe du tourment à l’éclat, il cesse de captiver les rayons solaires et offre au monde sa vibrance angélique… Une image me revient !

  • Tiens, hier j’ai rêvé d’un texte composé d’une lettre multiple qui se lirait et aurait des sens uniques…
  • HEIN ?! J’analyse pas t’inquiète ! (rire) Bon c’est que t’as presque coulé la bouteille toi… Tu compenses ? Ça va Ange ?
  • Oui, il profite du jardin plus que moi…
  • Bon chien. Du coup, tu ne bosses plus dans l’horrible rade ?
  • Affirmatif.
  • Ah ouais ?
  • Ouais.
  • Tant mieux.
  • Ouais, hein ?

Je vide mon verre d’une traite et m’en sers un de secours. Je tousse un coup et saisis une feuille de papier glissée dans ma poche puis j’allume une cigarette et lui lis :

Le dernier Vendredi.

J’embauchais à dix-huit heures et, comme d’habitude, j’arrivais en retard de deux minutes.

J’avais passé la journée à écrire de dures choses sur des passés et ce qui fut moi ; au fond, j’avais l’indéniable sensation d’avoir atteint un point de rupture.

Samedi dernier déjà, le taulier m’avait passé le pire savon de ma vie – et j’en ai connu bordel. La raison ? Offre de shooters avec faux encaissement. Quel con. J’ai avoué, c’est stupide et c’est tellement stupide que j’ai bien dû le faire exprès. En effet, d’habitude j’offrais en sachant qu’il voyait… Car, en vrai patron, il voit tout. Je le sais. Sauf que là, un acte stupide en moi s’était mis à en suivre un autre, et toute la machine s’emballa.

Le type découvrit le non encaissement, il m’amena dans la cuisine et commença, furibond, à m’apostropher sévère. Du genre coquin qui lève les bras tel un singe avec postillon en direct dans la gueule – bah oui il vocifère à quelques centimètres de ma face. Vous voyez quoi. Le cirque usuel et intimidant du maitre volé envers son esclave voleur, le tout à proximité de couteaux, oui oui oui et, je le jure, si les temps avaient été plus anciens, mon corps aurait eu à porter les traces de ma bêtise, à coups sûrs.

Montage de pression sur fond de pétage de câbles.

Et puis le salaud ne s’arrêta pas, hein, ça dura de longues minutes durant lesquelles il hurla « enculé » puis « moi j’te baise » (répétés en séries de trois ou quatre), il prétendit se foutre de l’argent et en jeta au sol une belle quantité ; oh oui il joua bien le jeu mais il ne déchira pas le moindre billet, non, restons sérieux. Le service reprit et on n’en parla plus. J’eus cependant l’agréable surprise de découvrir que tout le rade avait entendu l’apostrophe ; certains clients prirent même de mes nouvelles ensuite. Ce soir-là, je le fis gentiment chier durant tout le service puis, lorsqu’il me paya, je comptais l’argent de façon ostentatoire, sur le comptoir, face aux clients circonspects.

Trois cent soixante euros en billets de dix, le risque d’erreur est élevé. Je dus recommencer…

Il fut malade les jours suivants et le travail continua hors de sa présence, les services furent calmes et l’ambiance bonne, agréable. Étant le plus ancien, je me retrouvais en charge de la fermeture et donc de la caisse. Nous bûmes raisonnablement le mercredi soir et le jeudi s’acheva dans mon appartement, on finit fort tard et fort ivre au petit matin.

Le dernier Vendredi donc.

Arrivèrent les dix-neuf heures et, avec elles, celle du taulier, l’air affirmé…

Déjà il salua tout le monde sauf moi ; non, il attendit que je sois obligé de le regarder pour m’adresser la parole. Je déteste ce jeu… Ah s’il avait pu fermer sa bouche ensuite… Sauf qu’il l’ouvrit direct et du genre furax, fiévreux, cash, sans réponse salutaire à mon froid salut initiateur.

« T’as une sale gueule toi aujourd’hui, qu’est-ce t’as ? »

(silence gênant)

« Je jauge. (blanc) Je vais aller vider le verre puis on parle, ok ? »

Je me roulais une cigarette que je n’avais même pas envie de fumer, le tout en prenant bien mon temps car, en moi, je savais ce qui allait se produire ensuite. Le fils de pute ne me laisserait pas le choix et, par mon attitude, je ferai pareil. Avec moi c’est une fois, pas deux. Ensuite je suis braqué et c’est terminé, je ne reviens plus en arrière. Lui avait trouvé le moyen de m’agresser dès les premiers mots.

Il fallait donc que cela cesse…

Je vidais le verre en ruminant clope et propos sans respirer ; un combo idéal pour les nerfs. Alors, bien sûr, la colère monta. Il faisait frais à cause d’un vil vent, j’étais en t-shirt… Je ne parvins pas à contenir mon tremblement et la porte s’ouvrit d’un bond, elle claqua. Le boss était derrière le comptoir, à jaser avec la nouvelle barmaid, son corps flasque bloquant l’accès au bar, ses yeux plongés dans la haine des miens. Une heure de sport par jour mon cul lui disait mon regard.

Dans un bar on se cogne et on s’en cogne, donc le chariot passa et le type ne bougea pas d’un poil. Après avoir délicatement touché son ventre, je m’accoudais au plan de travail et pris une respiration ; la bombe péta en dessinant sur mon visage l’insupportable sourire du défi.

« La semaine dernière tu m’as parlé comme on parle à un esclave. Or depuis j’ai de nouvelles responsabilités et je souhaite qu’on parle de tout ça ».

Bref, concis et récité en quelques secondes.

Il dû n’en rien comprendre car il s’emporta et je cessais de répondre de peur de regretter mes propos. Ses gestes se firent de plus en plus véhéments, menaçants, ses propos fort vulgaires. À nouveau, des clients assistèrent à la scène… Mes collègues durent s’assurer qu’il ne me frappa pas après que j’ai déposé torchon et clefs sur le comptoir. J’étais fatigué de travailler avec un si malhonnête bougre qui refusa, bien sûr, de me payer.

Il m’insulta copieusement alors que j’avais rejoint l’espace publique ; je ne lui répondis pas. »

Mon regard quitte enfin le papier et découvre le sien, horrifié, dégoutant, sinistre. Ses lèvres frémissent de révulsion, de rage, mâchoires tendues : je sens qu’une autre bombe va enfin péter.

« Bientôt tranquille »

  • Ce que tu peux être con bordel de merde… Mais… Pff… Et puis cette petite attitude de défi là… Tu ne respectes rien !
  • J’ai pas besoin de ta leçon Bart je…
  • Si si t’en as besoin mec bordel ! Pourquoi tu t’attaches à tout foutre en l’air comme ça ? Mais merde, qu’est-ce qu’on t’a fait ? Faut que t’arrêtes avec ça, t’es pas obligé de chercher…
  • Oh ta gueule Bart ! Je m’en cogne de ce que tu penses, ok ?! Je me démerde comme je peux avec ce qui se présente, c’est suffisant. Tu sais rien de mon présent bordel, de ce qu’il se passe quand j’ouvre les yeux, de l’enchainement des pensées, de ce que c’est que ma vie. Alors tais-toi. Je ne te dis pas quoi faire de la tienne, car je n’en sais rien. Moi au moins je l’avoue. Je ne te fréquente pas assez pour te juger. (il se lève) Ouais, c’est ça, Bartoi connard !

Bart me fait un doigt d’honneur et marche vers la sortie – mes yeux se ferment tandis qu’un accord monte. Je ne résiste pas à cet air lancinant et doux du saxophone qui mélodise pour être soudain breaké par cette batterie sauvagement tribale qui vrille et rebondit.

JAZZZZZZZZzzzzzzzz

Mes yeux sont toujours clos et je danse dans ma tête, avec ma tête, seul. Gauche droite en spirale comme une vis d’Archimède, je me perds au monde et l’oscillation me fait ressentir l’alcool tourbillonnant, impétueux. J’ignore combien de chansons passent – probablement tout l’album – puis :

  • Ah ouais quand même… Putain Balto, qu’est-ce t’as ?

C’est l’enculé de Diplomate qui me parle, j’ouvre les yeux et réalise avec douleur qu’une fois de plus je suis le seul client du silencieux Brazza. Il est deux heures vingt-deux.

  • Bon, j’en ai plein l’cul, j’ferme. Tu payes ou faut que je cherche ton biflard ?

Je ne conteste pas et lui glisse un billet bleu sur lequel il ne me rendra pas la monnaie. Je manque de me péter la gueule face à la gravité soudaine de la position debout, je sors sans grâce et m’effondre vraiment en ouvrant la porte – version pochetron cette fois.

L’asphalte du trottoir est humide d’une légère pluie passée et il fait frais, presque trop pour la saison. Je me relève tant bien que mal et me dirige en frissonnant vers la caisse. Arrivé devant je fouille mes poches qui se vident en fait d’elles-mêmes au sol.

Stupide animal.

Pas la moindre clef. Juste cette satanée fiole.

Problème. Mais d’abord…

Une dernière goutte pour la route.

Un instant passe et la porte à double battant du bar s’ouvre et claque, j’entends du menu métal tomber près de moi puis j’hurle lentement :

  • PUTAIN DE FILS DE PUTE !!!!

Le connard de Diplomate vient de renvoyer mon trousseau de clefs – celle de la voiture en option… Il me la subtilise chaque soir au moment de l’addition et moi j’ai tant bu que j’oublie son petit rituel. C’est le prix à payer quand je fais la fermeture. Alors comme d’habitude après avoir bu au Brazza, il va me falloir rentrer à pattes, fait chier…

Je me lamente un instant sur mon sort, tout est flou et mouvant ; mes poches sont encore étalées par terre. Mon corps me dit de dormir là, d’abandonner la lutte et que cesse la conscience. Ma tête elle n’est pas d’accord, elle me dit autre chose. Je le sens. Je dois rentrer merde. Il faut que je me mette en route et à pinces bordel ; je dois à tout prix re-lire les mots de la petite Béa, re-sentir son odeur et puis je pourrais jouir après, m’imaginant l’odeur souple de sa nuque, ses seins qui vivent et l’humidité lisse de sa chair, avec cette phrase qui trotte en boucle So do me.

Je marche et j’arpente ces rues qui me connaissent mieux que je ne les connais car je les parcours toujours bourré, de nuit, tanguant et hagard, la vision troublée par un cerveau sans mémoire. Ou alors en voiture lorsque je pars « discrètement » avec cette petite tension de l’alcoolique qui fait une bêtise en conscience… Combien de boîtes à lettres j’ai arrachées sur cette longue départementale… Combien de fois j’ai vu dans mes phares s’afficher l’image impérieuse d’un objet quelconque sur lequel ma voiture passerait, de force ou de gré. Puis le petit cahot des amortisseurs et moi qui hurle comme un sagouin en tapant le volant, incapable d’identifier l’objet désormais plat dans le rétro.

Combien de platanes ? Combien de fossés ? Ah, sacré Balto…

Je marche donc et ma pensée, elle, elle s’élargit dans le noir, elle déborde l’air qui se gonfle. La nuit est pourtant déjà bien épaisse, presque poisseuse. Comme une bouillie ou de la gélatine. Il y a un truc qui cloche dans mon ivresse – j’ai oublié. Je la vois elle, ses yeux gris bleus me fixent et dressent en moi le désir d’un pâle soleil levant en attendant le bus des vacances. J’avance encore un peu et mes boyaux se contorsionnent, les rots s’articulent en vagues à l’âme, en avant-goût. Je continue à marcher pas droit et vide, d’une traite, le surplus bileux de mon estomac désormais sec alors que mon organisme, lui, s’acidifie. D’abord juste la dernière goutte puis le Déluge s’abat sur l’asphalte…

Je sens que quelqu’un me dépasse en vélo ; on me fixe.

Je déteste cela.

  • Tu veux ma photo trouduc ? T’as jamais vu un homme (rot) vomir en marchant, comme un HOMME QUOI ? (rot) EH T’ES QUI TOI LA POUR ME MATER COMME ÇA ? (roooooooooot)

JE T’EMMEEEEEEEEEEEEEEEEERDE !!!!!

  • Balto ? C’est toi ?

Je ne reconnais pas cette voix…

  • Mais qu’est-ce t’as ?

Ça s’approche…

  • Oh t’as une sale gueule mon poulet… T’es tout palot…
  • Mais t’es qui ? D’où tu connais mon prénom ? (blanc puis rot) Mais c’est quoi encore cette histoire bordel de merde… (rot) Dans quoi tu t’es foutu putain… Mais… (vomis)
  • Tu dérailles l’ami, viens par là, reste pas au milieu de la route, va dans la pénombre. Qu’est-ce qu’il t’arrive, on dirait que tu trip sévère là. Oh et puis tu pues la tise…
  • Oh ferme ta gueule toi ! Je porte le deuil aujourd’hui !
  • Putain mais …
  • C’est (rot) quoi (rot) ton (rot) prénom ?
  • Appelle-moi comme tu veux tiens. Tu préfères ça ?
  • Je comprends pas (rot), je connais ta voix, ton intonation. (rot) Putain tout est trouble et… (vomis en avançant).
  • Tu me fais bader Balto…
  • (rot) Parle pour toi. Moi je rentre retrouver Béa et quérir le sommeil des braves. Laisse moi tranquille toi, tu me gonfles.
  • Parle plutôt de coma ou de suicide. Ce serait dommage, tu viens de mentionner B…
  • JE T’INTERDIS D’UTILISER CE PRÉNOM !!!
  • Bordel ta gueule Balto, il est près de trois heures du mat’ tu vas réveiller le bled là. Tout le monde te déteste ici et le père Folio dort pas, mate sa fenêtre. Cesse de crier et explique-moi, c’est qui cette nénette dont tu marmonnes le prénom là ?
  • C’est pas son prénom. C’est celui que j’utilise pour parler d’elle. C’est celui du personnage qu’elle est quand elle n’est pas là, c’est le nom de l’absence, de l’être intérieur. Je ne peux pas te dire son prénom, ça causerait des histoires. J’en ai assez… (petit rot) Pfff…

Ça va un peu mieux même si je ne saisis toujours pas ce qu’il se passe. Je ne comprends pas les frémissements qui parcourent mon corps. J’ai comme froid, d’un coup. Je prends une grande respiration et tente de me rassembler.

  • Putain… Bon j’ai rencontré physiquement une femme hier, pour la première fois. Sauf qu’on se connaissait avant, mentalement… Tu vois ?
  • Euh…
  • Je ne sais pas d’où, ni pourquoi mais elle m’obsède depuis. Je revois son être et les maux qui l’ont créé, le rouge de ses doigts et celui de ses lèvres, la sensation de sa peau sous ma main qui l’agrippe, ses ongles qui se figent dans ma chair et la serrent, lacérant mon épiderme. Elle à quatre pattes qui se raidit, halète, se cambre, transpire, se cabre et me regarde en coin alors que je fixe son cul, entre-ouvert et cette phrase qui trotte toujours So do me. J’arrive pas à quitter la pensée de ce monde de sexe et de luxure intense, la courbure de son dos tandis que j’avance et que je recule en elle, vêtu de ce caoutchouc qui fait qu’en un sens, je ne sais plus exactement dans quel orifice je me situe et elle… Et ça m’excite, tu vois, de plus en plus, et on continue, on ne s’arrête pas. Ça ne dure que quelques minutes scientifiques répétées n fois pourtant l’instant a par moment une éternité suspendue qui pulse tu vois. On y retourne chaque fois et lorsque la fatigue arrive, nos mots s’échangent, on s’emboite en cuillère et c’est agréable. Le silence est doux, posé, nécessaire tandis qu’on souffle bruyamment la fumée de nos clopes – tiens t’en aurais pas une ?

Il me sourit et sort un paquet souple de cigarettes. Il en tape deux et les allume lui-même ; je suis si fasciné par le geste qu’il doit claquer des doigts pour captiver mon attention et me passer la tige. Une bonne bouffée se tire puis elle s’expire en discours.

  • Aaaaaaah… A un moment on se remet à parler, on déconne et son rire tonne dans le vide de ma piaule enfumée. Un rire franc et affirmé, contagieux sans filtre. Tu vois, un de ces moments où tu n’arriveras juste pas à dormir et l’envie forte qu’un regard neuf se pose sur ta vie, tes aventures et leurs conséquences ?
  • Et les siennes ?
  • Ah oui, la surprise à chaque phrase qu’elle prononce, elle, celle que tu ressens en découvrant ce qui la faite elle. Ouais bien sûr que tu vois, on l’a tous vécu ça je crois. Enfin je te le souhaite. Je sens que tout a changé depuis tu vois. (pause) Avant je n’avais que des mots et de vagues images, un fantasme intense et cru où tout de l’autre venait en fait de moi quoi. Et maintenant j’ai une vraie image, des sensations, des envies, des souvenirs et en face, une réalité qui acquiert sans cesse plus de paramètres. La Béa a disparu sous le voile du réel et pourtant, en moi, là, quand je te parle, je sais que j’invoque une image d’elle différente, une troisième. Ce n’est ni Béa ni la vraie, mais une composition, un agglomérat des deux. J’ai les vraies images et la fausse voix car le personnage écrit, lui, il existe toujours en moi, il se déploie en fait. Son étoffe a changé certes, et je m’abîme dans les recoins du tissu étendu. Je vois se dissoudre l’image de Béa sous les traits concrets d’une femme et au milieu le FEU saint et sa myriade de miroirs multicolores et subtils qui dessinent l’infini et l’éternité chatoyants. Lorsque le FEU passe je n’imagine plus mais je vis, je vois et je suis, ça m’inspire, ça m’insuffle une… (pause) Une sorte de volonté tu vois…
  • Bah ouais je vois ça, merde tu m’as soufflé là. T’es un drôle de mec tu sais ? T’es là pété comme un coing à gerber en marchant et en même temps tu me racontes une jolie histoire, une rencontre et tu pars soudain en mode mystique. C’est un peu dur de te suivre mais je crois comprendre de quoi tu me parles là. Je peux t’interrompre ?…

J’opine.

  • Oh j’hésite, j’ai peur de… Aller, je te dis tout, comme ça on arrête ce jeu de con. T’es franc, je me sens malhonnête. Je passais par là et je t’ai vu tanguer comme un diable, t’es tombé plusieurs fois après avoir dansé avec des arbres ou shooté une boite à lettres… Je t’ai observé pendant dix minutes, puis je t’ai dépassé et je suis revenu ; tu vomissais en marchant, spectacle assez impressionnant je dois te l’avouer. J’ai hésité à filmer le tout puis je me suis dit que j’allais t’aider. Si tu ne connais pas mon prénom, c’est normal. Nous sommes de parfaits inconnus. Tout ce que je sais de toi tu le hurlais tout à l’heure… Et t’as sacrément hurlé… Je vais te raccompagner et je disparaitrai, ok ? C’est la seule et unique fois où l’on se verra car je ne suis pas d’ici. Je devais être là pour toi ce soir. Appelle-moi Jean, ok ? T’habites où ?
  • Enchanté Jean. Encore une trotte, t’inquiète je te guide. Enfin je… Mon corps sait rentrer par lui-même, si tu le suis tout ira bien.
  • Super, j’adore cette technique. Bon dis m’en plus, vous parliez de quoi dans vos lettres ?
  • Je serais bien incapable de te résumer le contenu de nos lettres, puisque tu viens jusque chez moi j’te les ferai lire, ce sera plus simple je crois. Je ne suis pas pudique comme mec.
  • Tu sentais qu’il y aurait un truc à faire de cette histoire ?
  • Oui je crois bien, et elle aussi d’ailleurs. On a partagé sans se connaître un certain nombre de connexions troublantes. Du genre cosmiques, gratuites, hasardeuses. Déjà il y avait un amour profond pour la littérature et les mots, les jeux que l’on peut faire avec et ce qu’ils sous entendent parfois. On s’est pris pour des personnages de roman, aux liaisons dangereuses et châtiées, où chaque mot était pesé et parti d’un vocabulaire que peu de personnes aujourd’hui savent manier, tissant une langue à la fois sournoise et sensuelle, provocatrice, obsédante.
  • Genre ce que tu viens de me dire là ?
  • Oui par exemple. J’aime ces phrases vois-tu.
  • Moi aussi Balto, c’est pour ça que je t’écoute. Tu fumes des joints ?
  • D’après toi ?
  • J’aurais dû m’en douter. Tiens, allume ça. Et passe-toi la main sur la gueule.

Je m’exécute avant de le saisir.

  • Reprends s’il te plait.

J’ai toujours eu une préférence pour le hasch mais je ne le lui dis pas. Cela m’aide quand j’écris, quand je vis. Un petit joint me permet de trouver l’attention nécessaire pour que je me perde dans la sensation des mots avançant en ordre, se corrigeant d’eux-mêmes ; en fait ce sont eux qui s’écrivent et se répondent, répandant l’iridescente dérive d’inconnus fardeaux. Béa m’a comme connecté à un truc d’avant, que j’avais oublié d’être. L’ado qui draguait les filles en épanchant son cœur noir sur le fond blanc et moucheté d’une feuille de pixels sales, ou plus simple, un papier froissé et glissé dans une poche. J’adore surprendre. Avec Béa on a pris un plaisir intense à l’exercice. À ce qu’il impliquait pour nous, de temps, de réflexion, d’attention.

Elle avait dans ses lettres une douceur que peu de gens ont eu envers moi. Je suis sensible, gentil et doux, plutôt calme en fait. Et parfois je suis aussi une sourde colère ou un fêtard triste qui se bloque dans des passés faux et les souvenirs d’après ; celui qui cogite et n’est plus, comme bloqué par l’espace fini d’une boite crânienne se faisant sentir et ressentir en une lancinante pulsation aquatique.

« Ton cerveau baigne dans une eau croupie, dégueulasse de tise et de came. »

Elle m’avait si bien cerné.

Je suis un duel en alternance perpétuelle entre des loups. Et Béa – putain je me perds dans mes pensées là, Jean doit rien piper à ce que je lui dis – Béa elle m’a reconnecté à un loup sans le savoir. Que j’étais comme coincé dans un cercle circonscrit par un unique point, dansant sur place comme un con. Je m’étais cherché des années dans la musique. Je n’écrivais plus.

Jean prend conscience.

Puis je lui dis que la nuit avant qu’apparaisse Béa j’avais cherché en moi une idée et j’avais senti qu’il me manquait un personnage d’écriture. Il y en avait un autre à-venir pensais-je…

  • Étrange, hein ?

Pour faire simple, j’avais toujours écrit sous différentes plumes histoire de ne pas me lasser, comme pour la musique, différents genres, instruments. À l’écrit il y a donc un tox en chaines qui boite, une poétesse sensible et sombre, un scientifique fou peignant, le mélancolique musicien du silence et FEU l’alchimiste verdoyant. Pourtant, il manquait une voix et, comme un âne, je la cherchais en moi. Sauf que je l’ai trouvé en elle.

  • Curieux, n’est-ce pas ?

Jean acquiesce et semble perplexe. Il comprend lui aussi.

Il comprend que cette voie c’était celle par laquelle j’avais commencé en fait. Celle précieuse et étincelante des romans d’antan, celle des grands auteurs de la conscience, celle qui charme tel un serpent sinueux symbolisant ses secrets. Merde, en chemin, j’avais oublié d’être ce Littérateur Anarco-Romantique… Je lui explique alors qu’on a joué comme ça au fil des lettres, mêlant anecdotes et sensibleries, informations de base et blagues, enfantillages, débats. C’était aussi jolie à lire qu’écrire surtout. Qu’il nous avait fallu quelques échanges pour atteindre une règle d’affichage : on avait codifié nos messages comme des poèmes à trois ou quatre strophes où nos âmes déversaient en toute liberté une créativité fabuleuse, incroyable.

Jean frissonne et je lui propose mon manteau qu’il refuse ; je conclus.

  • Sauf qu’hier, nous nous sommes vus.
  • Tu m’en parleras plus tard de cela Balto, tu boucles là. Parle-moi de toi s’il te plait, j’en ai besoin je crois. Il me faut du contexte pour situer ton propos et t’apprendre. T’apprendre toi hein ? Je ne vais pas te faire la leçon, je veux juste te comprendre et résonner avec toi, entrevoir un peu du parcours que tu as eu et pas juste rester sur les lamentations cycliques dont tu as gratifié le village. D’ailleurs, c’est fou comme le paysage a changé depuis qu’on marche… T’habites foutrement loin dis donc…
  • (toux) T’en as des envies toi… Euh… Que dire…
  • Si tu…
  • Nan nan t’inquiète, je cherche par où commencer… Comment te surprendre…

Les yeux fermés, je m’astique les neurones tandis que des images psychédéliques parsèment l’écran interne, les sons ambiants me semblent inexistants et l’asphalte vibre, s’approche, s’éloigne, il s’écoule sous mes pieds gigantesques et si sensibles… merde. Je me souviens là, c’est indéniable.

Grosse grosse gross-en-sa-tion-dé-mon-tée laaaa… oooh ooh oh… Faut que je me pose un instant bordel… Merde, je ne vais pas assumer demain… Je prends trois inspirations qu’encerclent trois expirations… Ok, et si je commençais par là et… et je vais tenter d’aller aussi loin que possible avant de partir en vrille… Fiou, le pauvre Jean il est pas prêt pour ce qu’il va se produire… bon euh… euh… « Aller, Balto… force honneur et cohérence… ». Je prends un grosse inspiration finale… Puis je lui dis comme je peux que je ne suis pas toujours saltimbanque.

  • Que je le suis pour vivre, ou survivre. Parfois la nuit je sers des verres et d’autres je…

Un éclair passe dans mon regard, le lutin maléfique est là – le salaud – et je me mets à sautiller tout en mimant mon propos… J’ignore d’où me vient l’idée mais je lui dresse alors une énigme tel un sphinx, une énigme qui dit que la nuit j’enfile parfois une blouse (enlever/remettre manteau) – d’emblée ses yeux s’écarquillent, mon ton se fait alors mystérieux et Jean profite sans comprendre. Je lui dis que je regarde un écran (poste et clavier) et que je fais le point avec l’équipe de jour (mime « en réunion »). Ils me briefent (triage) puis ils partent et je reste seul (deux lignes Radicalement Différentes).

Que j’y passe la nuit (course de la lune) si l’on ne m’a pas appelé (téléphone) entre temps (horloge) pour une demande urgente à traiter (course sur place). Certaines nuits vont vite et d’autres non (deux mouvements Radicalement Différents), que les distractions varient (deux tailles RD), les problèmes aussi (deux points RD), pourtant tout est dans un seul bâtiment (un carré) et parfois silencieux (doigt sur la bouche) parfois très bruyant (mal aux oreilles).

Je marque ici une pause et lui me regarde, un sourire entendu aux lèvres ; il suppute que je suis manutentionnaire dans une usine en trois huit. Il est tombé dans le piège direct. Et Paf la girafe, en jambon (trancher).

  • AHAHAH. Non non non, je ne suis plus manutentionnaire maaiiisssss (voix d’animateur TV)…. des chariots sont déplacés entre les murs (faire avancer un chariot).
  • Tu fais le ménage ?
  • Non maaiiisssss (TV) je l’ai fait. On ne juge pas. Tu chauffes macaque. (main dans le FEU et mouvements simiesques)
  • Tu travailles dans un hôtel ?
  • Non… maaiiisssss (TV) il y a bien des chambres froides (glagla).
  • Tu bosses dans un abattoir ?
  • Dis comme ça non… maaiiisssss (TV) tu chauffes encore plus Titus (main dans un énorme FEU et intenses mouvements simiesques). Tous les « résidents » sont de futurs morts mais t’es trop premier degré comme type (dédain) trop j’enracine (pose de statue tragique). Aller, un dernier indice : la blouse (re-manteau) est de couleur blanche blanche blanche hanche hanche…
  • T’es scientifique ?
  • Putain mais toujours pas quoi !… Vous êtes nul Jean, vraiment, vous êtes nul (je boude façon XVIème) maaiiisssss (TV) j’en côtoie en effet, effet effet fait fé fffffffffff un paquet qu’est qu’ai què qu qqq… Tu devrais trouver là, merde, c’est trop simple simple simple sim zin zin zzzzzzzzzzz…
  • Nan franchement là… euh… atta. (blanc) Tu bosses dans une prison ?
  • Toujours pas ahahahah, t’es con toi. Oh putain mais… Mais où est-ce que t’es allé chercher ça Jean bordel ?! AHAHAHAH !!!! Des matheux en tôles ahahah….
  • « maaiiisssss »…
  • Chut hihi, c’est moi qui maaiiissssse ici oh ! Je reprends dans un ! Deux ! Trois ! JINGLE !!! (doigts qui claquent) maaiiisssss (TV) des personnes sont présentes contre leur gré ou sans le savoir… Bon tu trouves ? Rho, qu’est-ce qu’on s’amuse ! (effusion de joie)
  • Attends Balto, calme-toi un coup là. J’ai un peu bu moi aussi figure toi, laisse-moi me concentrer… Et passe passe le oinj, ça va m’aider à détendre la corde à… Mais pose toi là bordel !

Je m’exécute ; il tire une immense bouffée tout en recrachant et marmonne façon star « blouse, liste, chambre froide, scientifiques, abattoir, blanche, conscience »… Lorsqu’il percute…

« Euh… il est quand même pas toubib… »

  • Ah bah enfin putain !

Jean – qui fumait – s’étouffe alors de surprise, il est saisi d’une intense quinte de toux en recrachant l’âcre blancheur. Cela me laisse du temps pour articuler un semblant de récit cohérent.

  • T’as vu dit d’un coup c’est évident hein ? Hihihi (rire) Bon, par contre, je ne suis pas toubib, je suis gardien de nuit. Je bosse dans une maison de retraite, payé à écouter le silence, loin du chevet des vieux qui affrontent leur ultime solitude. Et puis le temps défile, tranquille. Juste être seul. Être vivant, un instant. Écrire. Lire. Penser. La proximité de la mort. C’est très intense ce moment fragile où une âme se sait condamnée à quitter son enveloppe tout en l’habitant en-corps et, là, on les regroupe. Ça nimbe tout le bâtiment. Je ne sais pas si tu vois mais il y a vraiment une drôle d’ambiance la nuit dans ces lieux aseptisés où ça sent l’horreur…
  • Assis Balto.
  • ok. Déjà t’arrives et tu dois dire bonjour aux résidents qui zombifient le couloir de leur démarche hasardeuse ou sur-médicamentée, bercés par des fauteuils qui grincent et des cannes frappant le sol. Parfois des hurlements. T’as dû prendre de leurs nouvelles – être aimable quoi – et eux ils t’ont posé des questions auxquelles t’as déjà répondu des millions de fois, à la suite… Ensuite la future mort étend son voile putride de silence et les lumières s’éteignent enfin, plongeant l’hospice dans les ténèbres. L’enfer nocturne commence. Il y a deux camps dans cet enfer, le premier est calme, froid, immobile. C’est le cercle de la chimie qui les fige, les « fatigués », les gentils mort-vivants. Ceux-là sont légions et avec eux, pas de problème avant le matin. Puis, vers les minuits, arrive une cohorte hurlante, véritable horde qui délire pleine balle, défagotée au milieu du couloir et baignant dans sa propre pisse. Ou l’autre zinzin qu’a encore chié au lit, celui qui ignore où il est, ceux qui ont mal ou se croient en proie à des démons, celle qui se tripote avec la sonnette et celui-ci qui la mate sur le pas de la porte…
  • C’est horrible ce que tu dis…
  • Oui je sais, excuse-moi. Mais c’est ce qu’ils vivent nos vieux.
  • Mais…
  • Personne ne veut le savoir ça, hein ? Les bruits la nuit dans une maison de retraite en sous effectif, avec des dizaines de vieux livrés à eux-mêmes, hein ? Tout le monde s’en fout… (pause) Oh ! Tu sais quoi ?! Je m’emmerde doonncccc

Le lutin maléfique reprend son empire sur moi ; une deuxième vague m’assaille après cette courte accalmie de cohérence. Je suis submergé et ne résiste plus. « Ciao »

  • Ça te donne une certaine idée de qui je suis parfois ? Hihi. J’ignore d’où j’ai pris l’énergie hihi pour me concentrer autant tantan. Fiouuuuuuuuu, ça trébuche dans ma caboche là, merde, heureusement que t’es là bordellelle, j’aurais encore fini sur le paillaillassoooon…

Je me lève et sautille à l’entour, tentant de distinguer où l’on se trouve.

  • Oh sainte merde ! Je viens de voir où on est ! T’es magique toi ! Tu m’as fait m’assoir juste devant chez moi ! J’avais pas reconnu… Bordel Jean, what a night, hein ? Putain bon, aller, on se concentre là, les clefs… C’est juste le rectangle gris au fond, tu peux poser ton vélo là, il ne bougera pas. Ah voilà elles sont ici mes jolies, chic chic chic !

Je sors le trousseau, il tombe au sol donc je le ramasse en riant, le verrou clique et la porte grince – of course ; je me fige. Un Ange passe !

  • Ah ! Atta avant d’enlever tes pompes mon chaton, j’ai failli oublier mon petit rituel d’entrée. Je suis complètement à côté des miennes uhuh ! Aller aller ! On ressort hop ! Hop ! hop ! Enlève ta veste ou fous toi à poil tiens, tu seras plus à l’aise. Ensuite tu fais comme moi !

Je me dévêts puis je m’accroupis et mon corps exécute une pathétique roulade dans l’herbe humide, je me roule, hilare, tout fou et recouvert de brindilles, de trèfles ; je suis trempé.

  • Aller, à toi Jean ! Danse avec le soooool mon amiiiiiIIII, ressens lAAAaaa nature s’agripper à ta chaire et se soumettre au siI siIIII arrondi de ton dooooooOOOOoooo ! Ouais voilà Jean, c’est ça, enlève ta veste façon boxeur et baise moi ce sol, la si do, rééééééé. ONDOYANT OH OH OOOOOOH YEAH ! Tain ça pulse, yeah yeah YEAH, la petite fille à la batte est de sortie mes amis, tu la vois, tu la sens frère ?

Je me dandine un temps en chantonnant une ligne de basse jazzy et improvisée, mes doigts fendent toujours l’air en claquant un ¾ qui groove baby.

TADAAAM DAM ! DOM DIM DAM DAM ! DOM DIM DOUUUM ! DAM DAM DIM DIN !

  • Mesdames Messieurs, pour vous ce soir, le grand Jean, oui oui oui, le grand Jean, le pro national de la roulade olympique est enfin prêt… il est enfin prêt à sacrifier ses couilles…. pour… pour un brin d’herbe !!!! Oui, oui, oui, va t’il le faire pour un brin d’herbe ? Et va t’il garder ses couilles ? Bon tu roules Jean ou je dois te pousser dans le bain ? Le public attend là, ils s’impatientent. D’ailleurs, j’aime pas trop le sourire sur ta gueule mec, pourquoi je vois tes crocs ? Tu prépares quoi là, ô Juste ?

L’enculé m’adresse un clin d’œil ; il me tourne le dos et prend son élan. Ses mains s’approchent de terre, les bras résistent et il avance ainsi sur quelques mètres. Puis sa tête semble atteindre le sol et d’une incroyable poussée des bras… salto arrière précédé d’une classique réception en Y sans trembler ; J’en tombe au sol.

  • Oh putain de bordel de merde mais… mais… Ooooh moooon dieuuuuu… j’hallucine… le mec… t’es vraiment pirouettiste ? Haaaaaaan, mais c’est fantastique !!!! Continue ! Ne t’arrête surtout pas mec, s’il te plait s’il te plait, saute ! Soit Kali dansant l’univers pour moi, voltige-moi et laisse-moi t’accompagner en musique, en chant, enchanté ce…. Pffffff… Oh oh, bordel, faut que je me calme, fiou, merde, enculé, putain, bordel de chiottes…. WOUHOUHOUHOUHOUUUUUU… Continue Jean, s’il te plait. Et cesse d’aboyer comme ça, tu respires comme un horrible phoque, ça m’oppresse rhaaaaaa. Berk. T’es dégueulasse. Bordel mais combien d’acides t’as pris Balto, combien mec, combien, con con bi bi bi ien ien ien ien ien ien ien ien ien ien ien ien ien ien ien ien ien ien ien ien…

Je ferme les yeux et m’absorbe dans le prisme tout en reflet qui s’exprime en moi.

Jean est tout prêt. Je peux sentir la chaleur humide d’une haleine qui se répand toute proche de mon nez, mes yeux s’ouvrent : son visage me semble celui de Cerbère, il est horrible, menaçant, grimacé, fétide.

FLASH

Des gyrophares rouge et jaunes changent par à-coups l’ambiance nocturne tandis que le ciel étoilé projette ses phares blancs. Les lumières sont soudain décadentes, cadencées ; une rangée de cyprès oscille sous les cris du vent, l’immense ombre d’un chêne crépite et des bosquets rougeoyants bruissent.

D’un coup ne m’apparaissent plus que les pieds de Jean, enfin ses chaussures, et voilà que son visage a bondi deux mètres en arrière, à nouveau. Jean, toujours, me sourit et s’impose de son canin regard – coquin va. Il agite sa queue en se déhanchant et entame un exercice grotesque de contorsionnisme schizophrénique. Bras et mains s’exorcisent en des points curieux, cruciaux, le ventre et le dos se confondent en de brusques basculements du bassin alors qu’il parait par moment comme pris dans une cloche de verre rapetissant, s’agrandissant, respirant.

Je suis absolument fasciné par les angles difformes qu’empruntent son corps horriblement détendu, ce corps qui m’apparait soudainement doué d’une musculature sublime, intriquée, microbienne ; c’est qu’il n’est plus vêtu que de ses poils et de cette fibre tendue et sèche comme un désert que parcourt le vent électrique d’une tempête circulaire. Sa peau vibre à l’image d’un tambour battu par l’effort tandis qu’il exécute en rythme des gestes que je ne saurais nommer.

Mes yeux font des zooms sur ses articulations qui plient et craquent, elles rompent. Puis il retombe au sol et fait le mort. Il est pris de convulsions sataniques, invocatroces et tout en étant sur le dos, ses membres le dressent – talent vert… Sa tête qui n’est pas ce qu’elle semble être hulule et contemple les 360° sans paraître en souffrir alors qu’il s’avance vers moi, dos toujours face à terre, les membres révulsés, et, d’un bond, le voilà debout tout sourire me fixant de sa transpiration haletante.

Il se recule alors pour apparaître dans le spot éclairant de la Lune et la main droite se lève en arrière pour aller chercher quelque chose dans son dos, comme s’il déroulait un fil. Sa main gauche entre enfin en action et rejoint celle de droite, donnant un arrondi au tuyau qui se dresse déjà à deux mètres au-dessus de Jean. Un cerceau lunaire se forme. J’hallucine. Lui il ne m’a toujours pas quitté du sourire, il est tout regard pour moi et se prépare à… Je n’ai pas le temps de calculer du cerveau que le cerceau tourne sur lui-même à plein régime.

Jean, dedans, turbine les quatre fers en l’air, il tournoie telle une toupie folle. La courbe s’allonge de plus en plus, elle s’outre et lui entame une danse sensuelle dans sa cage circulaire, cette cage à la paroi si fine qu’elle pourrait n’être que d’une dimension. Inexistante quoi. Et cela ne cesse de rebondir, d’être à la fois l’objet et sa trace visuelle. Je suis troublé au plus haut point par les formes que dessine ce cercle animé de bizarreries, ces formes qu’il figure parfois sont tout sauf ce qu’elles devraient être – des O permanents, pas d’absurdes graphes lumineux.

Et je pense à ses mains et à ses pieds, est-ce qu’ils sont parfois frappés par le sol qui s’impose ici, pour l’équilibre ? Clac. Mince, ça doit faire un mal de chien ce tangage, impossible de lui faire lâcher une prise à ce type. Un vrai pite… Et là, il tourne, il tourne, il est porté dans son élan spiralé.

Un pied touche le sol et le manège cesse sa répétition, le cerceau s’allonge soudain sans substance, sans expérience, comme inanimé. C’est un triste spectacle ce rond qui gît au sol et disparaît dans l’herbe. Je lève alors mon regard vers Ange et lui me fixe toujours, l’air doguenard. Il bave écume, frisbee entre les babines tandis qu’un timide soleil se dévoile à travers les mouvements saccadés de sa queue.

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