Des « Trompes-toi ! »

Vous l’imaginez, j’ai besoin de thunes pour assumer ce TGV de came.

Mes études me permettent de bosser un peu alors je suis standardiste deux jours par semaine pour une agence de comm’. Une bonne agence avenue Mozart – « Col***do, bonjour ! » – ils sont gentils avec moi et ça paye bien en plus des tickets restaurant. C’est pas le job ultime non plus, les gens de ce milieu ont la fâcheuse tendance d’oublier que le/la standardiste est un être humain comme les autres avec, malheureusement, deux mimines, pas plus.

Ohm padme Shiva nianiania.

Le boss est un ami de la famille et il m’amène parfois au restaurant avec lui le midi, on déboite quelques bouteilles de Chasse Spleen en parlant politique, cul et cinéma. Un chic type, bon humour, ce qu’il faut d’ego. En plus, il s’en bat les couilles que personne ne soit au standard de midi à quinze heure, ça me va très bien. On finit toujours par un café/clope dans son bureau, j’adore la sensation sacrilège de ce privilège qu’il m’accorde.

Merci patron !

Je lâche pourtant ce job à l’arrivée de l’été car j’ai besoin de plus d’argent, histoire de partir un peu en vacances et faire la fête en tremblant correctement. Je demande, sans trop me fouler, à ma famille – j’ai fini ma deuxième année major de promo à près de quinze de moyenne. Le jour où je reçois le courrier avec mon affectation je suis incrédule.

TADAM :

La stérilisation d’un bloc de neuro-chirurgie.

Horaire du matin.

Bon, j’habite à dix minutes à pied, et même si commencer à sept heure me lourde, je finis tôt, j’ai donc tout mon temps pour faire la sieste, fumer des joints, écouter et créer du son. Et puis, au pire, tenir de sept heure à quatorze heure sans avoir dormi, c’est dans mes cordes.

Quand j’arrive à sept heure, donc, je dois me changer et la journée débute immédiatement. Je regarde le planning des différentes salles avec mes collègues exclusivement féminines et on se répartit les réjouissances. Je retiens comme je peux le litre de café matinal en lisant les opérations prévues, la plupart du temps j’ai au minimum une gueule de bois infernale et dans les cas extrêmes, ce qui se produit souvent, je suis en descente et n’ai pas dormi la veille… Pour vous situer sur le seul mois de juillet je vois Snoop Dog qui présente Doggystyle puis le Bloody Beetroots au zénith, les Crystal Castles au nouveau casino et Jeff Beck au grand rex. Je vous passe la liste des clubs où je me rends chaque jeudi, vendredi, samedi, dimanche.

En fait je me rends compte maintenant que je suis en perpétuelle descente à cette époque.

Sur les sept heures j’ai trente minutes de pause déjeuner. Le reste du temps je le passe avec des chiffons et un balaie, lingettes anti-poussière à la main, à récurer les salles avant la prochaine intervention – vider les poubelles, désinfecter toutes les surfaces, laver les traces de sang, ramasser d’infimes morceaux de crânes, souvent des cheveux et, parfois, des tissus humains. Et vite, hein ? Il ne s’agit pas de trainer en discutant avec les autres « filles » sinon un chirurgien en furie risque de vous tomber dessus – les pauvres…

L’hôpital pour moi c’est un enfer sur Terre, un paradoxe improbable et douloureux. En tant que patient, en tant que professionnel, pour la famille. Tout le monde souffre là-bas, les uns de leur travail, les autres d’une maladie, certains des deux. Pas de moyens, pas de temps, trop de malade, trop de souffrance, plus d’écoute, plus de moral(e). Cela devrait être un refuge de solidarité face à la douleur et non ce temple figé d’une tristesse infinie. Voir, quotidiennement, des familles/patients pleurer une maladie ou un(e) professionnel(le) pleurer d’épuisement c’est même combat, même douleur.

Sauf que personne n’est là pour ça.

Et ça continue.

*

Je fais ces commentaires parce que mine de rien, l’hosto je connais bien. J’ai commencé là bas à dix huit ans, mon premier job était au magasin médical d’un hôpital pour enfants et il consistait à blinder quotidiennement des dizaines d’armoires à roulettes avec des produits tels que des gants, des champs stériles, des sondes à usages uniques, des tuniques en papiers, des seringues, des perfusions, bref un catalogue La Redoute version hôpital ; je finis même par connaître plus ou moins par cœur les références les plus récurrentes, ce qui rend sceptiques mes collègues dont certains taquinent les trente ans de métier.

Jean GOISSE, le chef de service.

Puis j’ai été coursier/brancardier pour les gens souffrant du cœur ; j’y découvre le contact avec les patients et leur famille, les appels urgents de l’unité de soins intensifs pour descendre des prélèvements au laboratoire, les appels méga urgent de la réanimation qui a besoin de produits sanguins. Je m’humilie une seule et unique fois à crier « urgence » dans ce service, tout paniqué avec ces litres de sang dans une pochette isotherme et, surtout, bien inconscient de ce que signifient ces mots ici : on ne m’y prendra pas à deux fois…

Je passe beaucoup de temps en réanimation, justement, ce service m’hypnotise, me fascine. Il y fait frais et la lumière bleue tamisée qui rayonne est parcouru par un gyrophare orange qui tourne en permanence, posant une ambiance digne de David Lynch, avec toutes ces alarmes et bips qui résonnent dans un silence profond. On y entend pas de parole, pas de gémissement. Ici tout semble figé, anesthésié. Un jour la réanimation m’appelle pour un transfert. Je n’ai encore jamais fait ça et quand j’arrive dans le service je comprends que ça va être dur. On est environ cinq autour d’un brancard sur lequel sont accrochés deux fois plus de machines. Un petit rire nerveux les parcourt en me voyant et lorsqu’il s’agit de pousser le brancard cela fait sens. Il n’a pas bougé. Il pèse une tonne, hyper complexe à manoeuvrer. Et surtout urgent. L’une des infirmières m’aide à faire avancer le lit roulant et on passe par les souterrains après avoir galéré dans l’ascenseur. Les machines bipent en permanence et selon des rythmes propres, le médecin vérifie régulièrement les seringues électriques et les chiffres qu’indiquent les écrans bleus. La tension est palpable au moindre choc et la chaussée s’avère aussi irrégulière que du gruyère – ça doit être la raison pour laquelle on y trouve tant de souris. On atteint enfin le service de radiologie, un molosse en tunique m’éjecte et le brancard gagne en vitesse ; ils ne m’appelleront pas pour le retour.

Ces dix minutes m’ont paru des siècles à passer.

Après arrive le bloc en 2011, et l’été suivant je ferais lingère, cuisinier, homme de ménage à la crèche du personnel – le plus chiant de tous. Décongeler des kilos de cubes de purée orange, verte, des épinards, des haricots verts, des petits pois, des yaourts natures, réceptionner la livraison de la cuisine centrale, préparer les gouter puis tout mettre sur les charriots, remplir des machines à laver la vaisselle ou les vêtements, vider des étendoirs et des sécheuses, plier, ranger, nettoyer des bancs haut de trente centimètre, la bouffe sur les murs, au sol, sur et aux pieds de la table, vider leur poubelle et, souvent, attendre, seul, dans le bruit mécanique de cette soufflerie de cuisine…

Tous ces jobs au minimum un mois, presque tous les étés, payé environ 1300 euros nets, 2,5 jours de congés, accès à la cantine et au stock de médocs, c’était royal d’être RCA (à ne pas confondre avec les câbles rouge et blanc – blague de musicien). En plus j’ai l’impression flatteuse d’être bien plus utile à la société qu’à faire serveur, standardiste ou que sais-je, ça flatte le marxiste en moi…

*

Puis, durant mes études je monte en parallèle les échelons, je passe stagiaire psychologue. 2013. Je travaille en radiothérapie pendant un an, un jour par semaine. La liste des patients prend environ trois mois à se renouveler, et par renouveler j’entends que les patients ont disparu de la liste suite à leurs décès. Il y a quelques réguliers qui me porte à travers l’année, je les entends le plus souvent à travers le haut parleur activé du téléphone. Je prends des notes puis on débriefe avec la psychologue. Elle me demande toujours de donner d’abord mon avis et l’exercice est terrible au début. Elle nourrit ma réflexion, elle me supporte, elle est très douce et attentive, peut-être même trop envers moi.

Cette même année, je suis aussi en stage dans un centre de thérapie familiale spécialisé dans la prise en charge des toxicomanes – lol. Oui oui, juste après avoir été moi-même officiellement jugé puis soigné, j’assiste aux échanges familiaux que préside un grand nom de la systémie parisienne… Il me pousse dans mes retranchements sans hésiter et m’apprend beaucoup sur la façon de se comporter envers les patients. Lui, il est provocateur et ça lui va bien, les familles l’apprécient et les séances furent rarement ennuyeuses. J’aurais l’honneur d’assister, l’été après la tant attendue loi, au mariage d’un couple d’hommes âgés que j’avais suivi – je m’y rends après être aller écouter James Holden au Rex, en descente donc, je pleurs une bonne partie de la cérémonie et m’éclipse sans boire une goutte d’alcool. Je n’oublierai jamais leurs sourires lorsqu’ils ont vu que j’étais venu et ce que j’en ai ressenti.

2014. Je m’enfonce un peu plus dans le déni et je travaille trois jours par semaine pour une EMASP (équipe mobile antalgie soins palliatifs). Ici la liste des patients changent de jours en jours, parfois d’heures en heures. On intervient dans tous les services de l’hôpital et, étant en dernière année, j’ai rapidement « mes » patients. Je les perdrais tous. Anecdote. C’est un curieux moment quand, en staff pluri-disciplinaire, les regards se tournent alors vers toi et s’attendent à un oui ou un non, à signe de ta part, une décision. La question ? Oh rien, juste qu’étant considéré l’état du patient, continue t’on les soins ou passons-nous à une prise en charge palliative ? Je bredouille comme je peux du haut de mes vingt-quatre ans que…

« vu les propos du patient et de sa compagne lors du dernier rendez-vous, ainsi que l’état de dégradation générale de Monsieur, la question se pose. On est en quatrième ligne et sans réponse comme l’a dit l’interne. D’après l’HAD et le couple, il y a une forte tension au domicile suite à ces années de traitements inefficaces et les symptômes somatiques et psychologiques seraient mieux contenus dans un service prévu à cet effet. Je recommande un arrêt des soin et un placement en USP sans retour au domicile. »

Court silence

Puis la réunion reprend, normal ; mon cœur, lui, bat sous l’adrénaline. Je sais que c’était la bonne décision, personne ne l’a contesté et j’en avais parlé avant avec la psychologue. Les staffs avaient lieu le vendredi à dix-sept heure – quelle idée à la con… Je me revois sortir, il faisait nuit, j’ai allumé une clope et pris le RER. Je sors avec des amis et je n’en parle pas.

J’ai beaucoup bu ce soir. Enfin je crois, je n’ai pas de souvenirs.

*

Sur ces deux années j’accompagne des dizaines de personnes dans les dernières lueurs de leurs existences. Je travaille dans le public, au contact de tout type d’humain : riches, pauvres, jeunes, vieux, sympas, cons, beaux, laids, passionnants, révulsants, etc – à combiner à l’envie. On parle de tout et de rien, de sujets parfois profonds et tristes, souvent ils me racontent leurs bêtises, leurs petits moments de gloire et les coïncidences de leurs vies. Je suis « détente », je fais confiance au présent. Et puis n’ayant pas pour but de les guérir de leurs démons, je fixe comme objectif à ces séances d’avoir fait rire ou sourire mon interlocuteur.

Histoire qu’ils s’abstraient par la joie du réel qui les fuit.

Il m’a fallu du temps avant de voir les choses ainsi. Avant de me dire que j’avais accepté durant deux ans un des métiers les plus vieux du monde – et tous les vieux métiers sont nobles – soit celui du semblable qui accompagne un mourant, c’est à dire celui qui passe du temps en la compagnie des cadavres. Peu ont la capacité d’entendre toutes les peines qu’on m’a confié dans ces pièces blanches aux lits semblables et à armatures plastiques avec leurs perches d’acier intégrées perlant des liquides à l’opacité variable ; ah ces pièces aseptisés où, pourtant, cela sent si souvent mauvais.

2014 toujours. Je passe noël et nouvel an en Éthiopie, à quatre mille mètre d’altitude avec une Monelle Faranji. Notre couple va mal. Je rentre et mon père et ma belle-mère m’apprennent qu’ils divorcent ; ma belle mère est effondrée. Quelques jours passent puis. Un mercredi. 17H30. Un appel paniqué de ma demi-soeur et c’est à nouveau le drame. Des soupçons planent. La machine à penser se lance. Mes frères et moi nous trouvons à l’appartement et nous appelons en vain tous les hôtels de Paris, nous répétons cent fois le même speech la décrivant physiquement et le risque, puis on écoute un silence et la réponse gêné des gens de l’autre coté qui aimeraient tant nous aider. Puis l’on raccroche. On réfléchit entre deux appels et l’idée nous vient de fouiller l’appartement – plus précisément de voir si elle n’est pas dans sa chambre. Bingo. Nous la trouvons inconsciente, un sac sur la tête, dans le lit du couple. Des médicaments partout. L’équipe du SAMU arrive et pratique un premier examen. On entend les baffes et les appels incessants « Madame, restez là » « Madame vous m’entendez ? » « Madame, ouvrez les yeux ». Ils sont beaucoup et l’appartement fourmille un temps puis ils l’amène, elle ne mourra pas ce soir.

Là on boit en famille ; c’est atroce ce que l’on apprend du couple, d’après lui.

Le lendemain j’arrive à l’école pour le premier partiel, éthique – souvenez-vous, le cours où je dors. Je me suis arrangé pour arriver pile au début, qu’on ne me questionne pas. C’est raté, les surveillants sont en retards et ce que disent mes traits est évident pour ces gens qui me fréquentent depuis cinq ans. Il m’est arrivé quelque chose de grave. Je ne dis rien, j’évite les regards et je tente de me contenir. Si je ne pleurs pas ça fait mauvaise nuit. Tout le monde sait que je déteste cette matière. Le partiel passe, je le foire comme prévu et je sors pile à la fin alors que je sais que j’écris de la merde – j’aurais autant de points que de pages écrites pour vous situer. Je passe devant l’accueil et l’ange qui l’occupe m’arrête de sa grâce ; elle me regarde, je ne résiste pas à ses yeux gris de cendres, je m’effondre. Je lui bafouille entre deux reniflements les mots fatidiques, elle s’approche de moi, pose une main sur mon épaule gauche. Elle va prévenir la direction, elle est désolée. Mes amis m’attendent, je lâche le truc d’une phrase et plombe l’ambiance. Je ne réalise pas. Un truc avance pour moi et ce n’est pas moi. Je sors et je prends le bus, direction l’hôpital, pour rejoindre ma demi-sœur. On fume une clope en silence puis on monte, service de réanimation – again. On y trouve une femme shooté, à la parole déliée et dont je ne saurais jamais si elle parla pour la première fois la vérité ou le simple contenu de son délire ; c’est atroce ce que l’on apprend du couple, d’après elle.

Je ne souhaite ni savoir ni juger cela. C’est leur histoire.

Je ne serais pas diplômé

Je valide tant bien que mal les partiels cinquième année

Je ne rends pas mon mémoire.

Ceci est mon mémoire.

Après mes études, je travaille deux ans pour une association de lutte contre la maltraitance – au fonctionnement clairement maltraitant. Les locaux se trouvent dans un hôpital de proche banlieue. Chaque jour lorsque je vais au travail, je passe devant la morgue et des familles pleurent ; parfois de la fumée s’élève du bout de l’incinérateur situé à cent mètres à vol d’oiseau ; on ne voit que ça depuis nos « bureaux » façon open space téléphonique. Le reste de la journée je le passe en 10h avec un casque sur les oreilles et j’écoute la souffrance. Je rédige un dossier puis rien ne se passe. Des délirants nous appellent quotidiennement et je découvre l’enfer qu’est la condition de nos aînés. Ce n’est pas le lieux pour vous en parler.

Je vous parle de 2017 là.

Parfois vais trop loin

Trop trop trop loin

Souffrance

Démission

Du fait de ces nombreux jobs à l’hôpital je me sens plus proche des petites mains, de ceux qu’on ne voit pas d’habitude. Leurs vies me fascinent, quand je les écoute me parler, me raconter les récits de leur existence, je vois se dessiner les peines, les torsades imposées par notre système anthropophage, la fabrique du désir perturbé et une résignation que tant regrettent sur leur lit de mort – croyez moi sur parole, ne vous résignez pas, vous le regretterez… Je déjeune donc avec eux, ils me connaissent – certains me reconnaissent même car j’ai beaucoup travaillé dans le plus grand hôpital européen. On fait des blagues à la con ensemble, la plupart ne pige rien à ma vie, mes choix de tatouages (« CUX ? T’es sincère ? », « mais t’es maso ou quoi ? », « mais pourquoi t’as fait juste un rond ? Tu veux pas rajouter genre un signe chinois dedans? », « wesh, c’est quoi cette fleur à la con ? T’as laissé un gamin te tatouer ou bien ? »), on fume des joints pendant nos pauses « clopes » ; je sais que je détonne pas mal, ça me plait et j’en joue.

Beaucoup me demande ce que je fous là.

Je me le demande aussi.

*

2011. Au bloc. Les poses de cadres stéréoscopiques pour radiothérapie : en gros on insère plusieurs vis dans le crâne du patient endormi afin de poser un cadre rigide en métal et fixé par des vis, permettant de maintenir sa tête dans une position précise, soit littéralement attaché à la table, lors des séances de radiothérapie ou une opération chirurgicale. Sinon on risque de toucher des zones sensibles. J’oublierais jamais la douleur que j’ai ressenti quand j’ai assisté à ma première pose, le regard des patients conscients et ces vis. Et ces trop nombreuses fois, deux ans plus tard, où j’ai écouté les récit d’êtres humains les ayant porté.

J’ai trouvé cela d’une barbarie sans nom bien que pour leur « bien ».

Passons.

Tiens, anecdote : ma première opération à crâne ouvert – jingle.

Faut imaginer l’ambiance.

J’ai fini ma dernière journée, le service est en grande garde (on nous amène absolument TOUTES les urgences neuro-chirurgicales de paname). Un chef de clinique qui s’ennuie probablement me propose de voir « une belle opération » au bloc quatre.

Ok balance mec, je suis solide.

Résumé : un mec de 24 ans s’est violemment fait fauché par une voiture, il était à scooter et portait fort heureusement un casque, il a un énorme hématome sous durale qu’il faut drainer au plus vite – ouais t’as vu je maîtrise presque le jargon…

Je traduis : le mec pisse le sang à l’intérieur de sa tête, son cerveau est comprimé et il faut au plus vite éponger la fuite. Il s’agit donc de ma première trépanation. Ce mot quand j’étais ado et gothique il me faisait presque bander, alors qu’en vrai c’est juste dégueulasse.

Dégueulasse et perturbant.

Le patient est dans le bloc, l’anesthésiste vérifie la sédation.

Je regarde l’équipe se préparer, on se lave les mains dix fois avec dix produits différents, on passe les casaques, les masques, le bonnet et les gants puis le chirurgien gueule sur son interne parce qu’il est trop lent et on entre en salle. Je découvre le patient, des images sont affichés et, sans être toubib, je vois le problème : une énorme masse sur le haut droit du crâne s’étend à mi-chemin entre le cortex frontal et le cortex pariétal, affectant l’aire motrice primaire. Insoupçonnable. Les pompiers l’ont supposé lorsqu’il a lentement perdu ses fonctions motrices durant le transfert. Confirmé par les examens.

Moi, je vois juste un mec de mon âge en PLS.

L’infirmière prend une tondeuse et enlève aussi vite que possible les cheveux sur une zone d’environ dix centimètres carrés. Jusque là ça va. Le chirurgien prend les images, regarde la zone nue et délimite un périmètre au stylo ; il lève les yeux vers l’interne genre « à toi » puis lui tourne le dos en marmonnant. Il quitte alors le bloc sans un mot et on le regarde tous un instant en train de se changer.

Puis l’interne prononce le mot « scalpel » et l’horreur débute.

Il fait quatre incisions et soulève le scalp de façon à laisser apparaître la boîte crânienne – tout ça étant immédiatement cautérisées ou clampées par lui-même et une infirmière histoire que cela ne pisse pas le sang partout, quoi que…

Je tourne pas de l’oeil mais l’idée de me barrer comme l’autre me taraude.

« SCIE »

Oh putain, il a vraiment dit ça ?

L’infirmière lui passe une scie circulaire qui ne ferait pas de mal à une vieille branche. Le moteur se lance et un vrombissement qui n’est pas sans rappeler la fraise d’un dentiste occupe soudainement le silence pesant du bloc.

vvvvVVVVVVVVVVVVVVVV

L’interne, tranquille, laisse le crâne et la scie entrer en contact, suivant comme un enfant de cinq ans le tracé carré inscrit à même l’os – true story, j’espère que ce mec n’a pas eu son diplôme.

Une fumée blanche s’élève et, avec, une drôle d’odeur.

Putain, c’est de la poussière de crâne.

PUTAIN DE MERDE !!!!

Tiens bon, te ridiculise pas.

Ça fait un mois que tu nettoies ça…

Ressaisis toi, peu de monde assiste à ce genre de moment.

Et puis..

CRAC

ça, là, c’est le bruit sec que fait la plaque d’un crâne qui se décroche. Ignoble. Tellement ignoble que j’en aurais fait des cauchemars si je fumais pas de la weed tous les soirs. L’interne l’extrait sans trop prendre de pincettes et l’opération devient encore plus glauque – âmes sensibles, arrêtez-vous là. D’où je suis je vois tout, le blanc/gris violacé du tissu entourant le cerveau qui pulse au rythme du cœur. La façon inhumaine dont l’interne traite ce corps – merde je traite mieux une bavette au restaurant… Ce con joue avec une veine mal cautérisée qui pisse par moment comme si c’était une fontaine de foutre lui tombant sur le torse. Même les infirmières la bouclent. On est tous gênés, le type dérape totalement et a envoyé chier l’IBOdE tentant de le raisonner. Il fait des blagues en permanence, d’un goût abject – et dieu sait que je suis plutôt du genre à rire de tout avec n’importe qui, mais pas là.

Oh non, là, moi, j’ai juste envie d’oublier ce que je suis en train de vivre.

Pourtant mes yeux ne quitte plus la petite porte ouverte sur le cerveau pulsant de ce type. Je vois une image de lui dont il n’aura jamais la moindre idée. Il s’agit de l’intérieur de son crâne et, aussi, celui de TOUS les crânes. Une fois la peau retirée, on est les mêmes, ne l’oubliez jamais. Commence enfin le travail « fin » : l’interne insère sans délicatesse un tuyau qui aspire pour l’instant de l’air puis le tuyau se remplit peu à peu d’un liquide rouge où se distinguent des amas plus sombres. Et ça dure…

Un temps infini.

Mon dieu, c’est combien de litres tout ça ?! Je regarde le réservoir et m’aperçois qu’on taquine le quart de litre quand même. Je réalise l’urgence dans laquelle était ce mec et je regarde la montre multicolore qui pend de ma poche : putain, il s’est passé quinze minutes et l’interne entreprend, déjà ou enfin, de refermer le crane.

C’est un gros connard et il a sauvé cette personne.

Et puis…

Trou Blanc

Je ne me souviens plus comment le crâne est refermé, je crois qu’à cet instant mon cerveau ne mémorise plus. Probablement à cause de la kétamine que je subtilise de temps à autre – comprendre souvent – dans les armoires des blocs qui ne sont pas verrouillées (blague). La prochaine image c’est le transfert sur un brancard du patient. Dès qu’il est sorti du bloc je me tire sans un mot ni un au revoir. J’ai envie d’une clope, je me change en trente secondes, signe la feuille de présence pour la dernière fois et me rue dehors. Il se peut que j’ai vomi mes tripes là où les ambulances déposent les malades mais je le nierais même sous la torture.

Je rentre en titubant à moitié, je suis en état de choc et je ne me l’avoue pas.

On est le 31 juillet, à moi les vacances, youpi.

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